— Voulait-elle vraiment s’en aller ?

Mais elle secoua la tête, et sonna elle-même avec fermeté. Il était trois heures précises, et presque aussitôt, sans qu’ils eussent même le temps de s’asseoir ou d’échanger un mot, la porte se rouvrit, et on les introduisit dans le cabinet du docteur.

Quand ils en sortirent une demi-heure plus tard, la physionomie de la jeune femme était entièrement changée, toute contrainte en avait disparu, et elle se tournait vers son mari avec un sourire joyeux qui avait l’air de rire des terreurs du moment précédent. Quoi qu’elle eût pensé et craint depuis la veille, il était évident que son esprit était alors entièrement soulagé, et dès que la porte fut fermée, elle commença à faire part de ses impressions à Jean.

— Il est parfait, dit-elle ; je suis enchantée d’être venue ! Il y a beaucoup de petites choses à faire en somme et vous aviez raison !

Lui l’écoutait sans rien dire, avec un sourire un peu triste, en la regardant rouler la longue ordonnance entre ses doigts. Plus habitué aux choses de la vie, il connaissait mieux qu’elle l’impassibilité professionnelle imposée à une figure de médecin en face de son malade, et il ne se rassurait pas pour quelques sourires ou pour la facilité aimable d’une conversation d’homme du monde s’adressant à une femme jeune, jolie et sympathique. Il avait cru, tout au contraire, lire dans l’œil du savant qui observait Alice une attention profonde, soutenue, et d’une gravité qui ne ressemblait en rien à la forme aimable et un peu insouciante des questions qu’il lui posait. En outre, il se rappelait comment lui-même dans la matinée avait prié le docteur d’éloigner de la jeune femme tout ce qui pourrait devenir un élément d’inquiétude pour elle, en veillant soigneusement sur ses paroles et son attitude, et il se disait avec mélancolie qu’il venait peut-être tout simplement de jouer le rôle qu’il lui avait imposé.

L’ordonnance portait uniquement sur des questions de précaution et de détail, et sur des règles d’hygiène qui eussent pu aussi bien convenir à tout autre. C’était la boîte de pastilles du magicien de foire, servant indifféremment à tous les passants !

Aux ordonnances banales et presque puériles, il y a une cause, et elles ne s’adressent en général qu’à deux classes de malades, deux classes extrêmes : ceux qui n’ont rien, et ceux qui ont trop ; ceux que le temps, ce grand guérisseur, remettrait sur pied à lui tout seul, et ceux pour qui l’art humain est impuissant.

Alice appartenait-elle donc à l’une de ces deux catégories, et dans ce cas quel était son mal : insignifiant ou terrible ? S’était-il inquiété à tort, et cet avis voilé de son ami, si grave dans son trouble involontaire, n’était-il que le produit d’une erreur grossière ? Ou bien ?… Il sentait qu’il ne serait fixé véritablement là-dessus qu’après avoir revu seul le médecin auquel il avait conduit sa femme ; mais il ne trouvait pas le courage de le faire ce même jour, se retranchant pour s’excuser vis-à-vis de lui-même derrière la difficulté de quitter Alice aussi vite.

Il se rattachait à ces dernières heures d’ignorance comme au salut, et comme ces aveugles volontaires qui ferment les yeux pour ne pas voir, il fermait sa pensée et son cœur pour ne plus se souvenir et ne pas songer.

Il demandait au destin un jour encore d’insouciance et d’espoir, un seul jour en n’ayant rien de plus dans l’esprit que cette inquiétude sourde et mal définie qu’il pouvait toujours traiter de folle tant qu’une voix plus autorisée ne lui en avait pas affirmé la justesse. Il voulait une fois encore sentir sans arrière-pensée qu’il était jeune, heureux et aimé ; et jusqu’à la fin de la soirée que les jeunes gens passaient à l’Opéra, il se montra tendre, gai, et tout occupé de projets d’avenir qu’il édifiait avec une animation un peu fiévreuse, mais qui leur promettait tant de joies à tous deux que ni l’un ni l’autre ne s’en aperçut.