Avant que l’empressement de madame Champlion pût se donner carrière, son mari reparut… Il avait entendu un bruit de voiture ; on arrivait, et il fallait qu’ils fussent là, tous les deux, dans le premier salon, sur la porte, le plus près possible, enfin, pour faire leurs honneurs. Il l’emmena et de nouveau le jeune officier se trouva seul.

La portière se balançait toujours. De minute en minute, il s’attendait à voir sortir mademoiselle de Valvieux, avec sa robe noire, sa figure pâle et cette tristesse qui rendait si pénible pour elle l’ordre qu’elle venait de recevoir.

« A sa place, pensait-il, je ne céderais pas ! Cette femme est révoltante d’égoïsme. »

Il se rappelait la violente émotion que la jeune fille avait ressentie deux jours avant, rien qu’en le revoyant, lui qui avait été lié si faiblement à son passé, pourtant ; et il se la représentait avec une pitié sincère, toute seule dans ces grands salons remplis d’inconnus, avec ses amers souvenirs l’assaillant en foule.

« Pauvre créature, se disait-il, ma présence ici ne lui aura causé que de la peine ! »

Et il se demandait, en se sentant si jeune, si fort, si libre de toute entrave, pourquoi le sort avait mis une telle différence entre la vie des hommes et celle des femmes, que le malheur fût doublé chez elles d’une impuissance à peu près complète en toute chose, tandis qu’il laissait chez eux le champ libre à toutes les énergies.

D’un côté, ne pouvoir presque pas gagner le pain quotidien autrement que dans une condition servile ; de l’autre, sans une plus grande somme d’intelligence ni de résolution, avoir le droit de prétendre à tout, même à la gloire !

« Sotte chose, par ma foi, que la société ! se disait-il. Je ne mets jamais le pied sur terre que pour m’en dégoûter un peu plus, et il faudra quelque jour que je me décide à faire une révolution, ou à n’y plus revenir jamais ! »

Pendant ce temps, les salons s’étaient remplis. Les ambitions de M. Champlion étaient plus que satisfaites, c’était mieux que de la foule, c’était de la cohue.

Les femmes en grande toilette, les jeunes gens le gardénia à la boutonnière, passaient et repassaient. On parlait haut, on riait fort, et surtout, comme on était venu pour voir, on regardait avec la plus impertinente curiosité. On aurait juré que tous ces gens-là avaient payé leur place en entrant et qu’ils en voulaient pour leur argent.