Elle était malheureuse, en deuil, et toute seule. Jean s’était mis à genoux pour lui parler, comme jadis ses pères devant une reine, et il lui avait fait l’hommage de sa vie aussi simplement qu’au temps passé quand on devenait vassal et suzerain rien qu’en mettant ses mains dans celles du seigneur.

Puis, une fois rentré à bord, il s’était mis à regarder en face sa situation avec autant de calme et de bon sens pratique que s’il eût été voué dès longtemps à cette existence nouvelle.

D’un seul coup, il venait de renverser tout ce qu’il avait dit et pensé jusqu’alors.

C’en fait de sa vie à deux avec l’Océan ! La carrière qu’il avait juré de faire si libre et si indépendante avait son entrave maintenant, et il lui faudrait désormais comme tant d’autres mettre dans la balance les plaisirs et les intérêts de sa femme. C’était étrange après tout d’en arriver là, et sans même que ce fût par amour.

Mais quand il était une fois décidé à quelque chose, Jean avait l’habitude de ne jamais regarder en arrière, et il accomplissait ce qu’il avait commencé coûte que coûte.

Il n’entendait prendre aucun de ses nouveaux devoirs à demi ; il avait dit à mademoiselle de Valvieux qu’il la ferait heureuse et il faudrait bien qu’elle le fût !

Aussi la lettre de refus de la jeune fille ne lui causa-t-elle aucune émotion. C’était une excursion qu’il faisait dans son caractère, et il était heureux d’y rencontrer cette délicatesse, mais cela ne modifiait nullement ses idées.

Ce n’était pas qu’il eût la fatuité de penser lui avoir inspiré une passion soudaine ; mais du moment où elle n’arguait pour le refuser que de la crainte d’accepter un trop grand dévouement, il se sentait de force à la convaincre. Et il est certain que dès que Jean voulait fermement une chose, il se dégageait de sa façon d’insister pressée, autoritaire, une puissance irrésistible qui entraînait quoi qu’on en eût.

Quand il demanda mademoiselle de Valvieux à la porte, on lui fit répéter deux fois son dire, en l’assurant que M. Champlion était là.

A force de se remuer et de parler haut, le banquier était arrivé à produire sur ses gens autant d’impression qu’il le souhaitait, et l’idée que le comte de Kerdren n’allait pas commencer d’abord par lui dans la maison leur paraissait énorme.