La mer battait son plein ; il entendait le bruit de l’eau jusqu’où il était, et attiré par l’odeur des varechs humides que les vagues laissaient sur le sable, en marquant leur trace par de longues lignes ondulées, il arriva jusqu’au bord. C’était vive eau, et c’est à peine si entre les falaises et la mer, il restait deux mètres de sable sec où on pût s’asseoir, mais il n’en fallait pas davantage à Jean ; et une seconde après, à moitié allongé, la tête tantôt tournée vers la mer, tantôt levée pour admirer les étoiles, avec la figure humide des embruns qu’il recevait, il pouvait se croire comme autrefois perdu entre le ciel et l’eau.

Le milieu agit promptement, et ses souvenirs lui revenant en foule, il se mit à penser à ses camarades, à son navire, cherchant sur quel point de la Méditerranée il devait être à présent, quel temps il traversait, et ce qui se passait à bord, se figurant qu’il y était encore faisant son quart par cette nuit claire. Mais avant qu’aucun fait matériel eût troublé sa fantaisie, son idée dominante l’avait rappelé à Kerdren et à la réalité ; et oubliant camarades et navire, il murmurait à mi-voix en fixant les flots d’un air soucieux : « Pourvu qu’elle dorme, seulement !… » En même temps il se levait, incapable de tenir en place, et sans se laisser tenter par un croissant de lune qui se montrait à l’horizon, il reprit le chemin du retour.

En revenant, comme la promptitude du changement de sa pensée le frappait après coup : « N’est-il pas naturel, se dit-il, que je m’inquiète de cette enfant dont je suis responsable après tout ! »

Il rentra par la même voie, toujours un peu nerveux et trouvant un vif plaisir à froisser sous son pied les menus branchages que le vent du soir avait semés dans les allées. Comme il arrivait dans la cour, l’horloge de la salle à manger commençait de sonner, il l’entendit par une fenêtre ouverte et s’arrêta pour compter les coups. A neuf elle se tut, et le jeune homme, convaincu qu’il avait fait erreur, tira sa montre et appuya son doigt sur le bouton, d’un geste vif.

La petite voix claire et un peu grêle de la sonnerie détailla méthodiquement le même nombre de coups et s’arrêta juste au même point.

Jean la rentra impatiemment avec un mouvement d’épaules : il s’en fallait juste de deux heures qu’on fût encore au moment où il se figurait être arrivé !

Depuis le départ du médecin, Alice, qui s’était rendormie presque aussitôt, reposait paisiblement, d’après ce que la femme de chambre dit au jeune officier, et il ne lui resta qu’à rentrer chez lui, où, après avoir trompé son ennui en écrivant quelques lettres, il se coucha las et mécontent.

Le lendemain le docteur répéta son ordonnance, et Jean partit pour Lorient, où une réception officielle et impossible à éviter l’appelait, avec l’agréable perspective d’un dîner et d’une soirée semblables à ceux qu’il avait subis la veille.

Mais au retour, au moment où il prenait Samory en main avant de franchir la grille pour le reconduire sans bruit à l’écurie, il aperçut Alice, assise dans un fauteuil et abritée des derniers rayons du soleil couchant par une large ombrelle qu’elle avait prise par surcroît de précaution.

Il s’approcha avec une exclamation de plaisir qui amena un nuage rose sur les joues de la jeune femme, puis tout aussitôt, reprenant un ton plus grave :