Depuis ce moment les promenades s’étaient suivies sans interruption, et chacun d’eux y avait trouvé tous les jours un plaisir plus vif et plus intime. Insensiblement, Alice se laissait aller à être un peu plus elle-même. Elle était fière des éloges de son mari, et son approbation, qu’elle sentait grandir, l’excitait et la soutenait. Toujours modeste, elle ne voyait dans le changement d’allures de Jean que la suite naturelle d’un plaisir pris en commun ; mais puisqu’il se montrait pendant ces heures-là plus expansif et plus animé que de coutume, elle bénissait cette diversion sans voir plus loin.
Quant à lui, il eût été fort en peine d’expliquer ce qu’il éprouvait, et il était loin, non seulement d’analyser ses sentiments, mais encore de savoir qu’il ressentait quelque chose de particulier, troublé seulement comme ces gens chez qui se prépare une grave maladie, et qui sont saisis à l’avance d’un malaise général, dont ils ne peuvent formellement placer le siège nulle part.
Il mettait simplement la cause de son émotion sur le charme du printemps, sur ces longues chevauchées, sur la gaieté de sa jeune femme ; enfin sur les souvenirs d’enfance qui l’assaillaient en foule dans son pays.
Les courses avaient lieu le matin maintenant. On partait de bonne heure pour jouir des aubes de mai dans toute leur poésie, et il n’était pas rare que les sabots des chevaux résonnant sur la pierraille des routes fussent le premier bruit humain entendu dans la campagne.
Des champs s’élevait cette buée épaisse, blanche et nuageuse comme du coton, qui ressemble à l’haleine de la terre, respirant par mille bouches invisibles, haleine fraîche et parfumée comme tout ce qui a la vigueur saine de la campagne. Des fils de la Vierge volaient doucement, reflétant toutes les couleurs du soleil levant dans leurs imperceptibles dimensions, et sur chaque touffe d’herbe, aux mille pointes des chardons qui hérissaient leur tête de loin en loin, il y avait des gouttes d’eau. La rosée est très abondante à cette heure-là, et la jeune femme s’arrêtait quelquefois avec des cris d’admiration montrant à son mari une toile d’araignée suspendue comme un hamac féerique d’une feuille à l’autre, et emperlé à chaque maille. Puis quand on entrait sous bois, l’air devenait plus frais, et de tous les côtés montait cette bonne odeur de mousse humide, de bois mouillé, de menthe sauvage, et de ces mille petites fleurs qui s’ouvrent toutes à la fois, embaumant à qui mieux mieux pour ne pas perdre un instant du jour qui commence.
C’était là surtout que Jean se sentait envahi par cette émotion nouvelle. Les allées devenaient étroites parfois, et il fallait marcher en file. Alice passait la première, tout entière au soin de soutenir son cheval qui buttait de temps en temps aux racines glissantes sortant du sol, et lui suivait, laissant Samory choisir lui-même son chemin, et gardant toute son attention pour la jolie taille qu’il voyait devant lui, et le voile blanc qui voltigeait au-dessus comme un feu follet. De temps en temps, Alice se tournait sur sa selle, et lui montrait un lièvre traversant la route d’un bond, ou un merle qui sautillait en sifflant d’un air insouciant, et ce sourire confiant et jeune, ces exclamations de plaisir rendaient Jean si heureux qu’il eût cheminé ainsi volontiers plus loin que la lisière de la forêt.
Le plus souvent la jeune femme, qui ne prenait rien avant de partir, s’arrêtait dans une ferme et buvait une tasse de lait encore chaud qu’on venait de traire ; du lait de ces mêmes petites vaches bretonnes qu’elle demandait autrefois au Jardin d’Acclimatation, et qui avait ici une saveur si différente. C’était un vrai tableau de genre que ce jeune couple arrêté dans ces cours rustiques, le cavalier apportant à l’amazone une tasse à fleurs rouges, pleine d’un lait crémeux, et la regardant boire ensuite, la main sur la bride du cheval, pendant que des enfants, les bras derrière le dos et l’œil curieux sous leurs cheveux ébouriffés, se poussaient derrière un pan de mur pour voir sans être vus.
Mais ni Jean ni Alice ne pensaient à cela ; elle, se perdait tout bas dans les joies de sa tendresse, et lui s’étonnait que ce pût être une chose si charmante que des promenades matinales dans un pays sauvage, et qu’un marin comme lui, sans raisons appréciables, pût arriver à oublier en quelques semaines camarades et navire.
Un matin, tout à fait perdus, ils erraient à l’aventure, s’amusant comme deux enfants de cette course sans but, quand ils se trouvèrent arrêtés par un ruisseau profondément encaissé entre deux rives croulantes.
Sa largeur aurait permis de le sauter à la rigueur, et au delà s’étendait une plaine qui mettrait fin au jeu de cache-cache joué sous bois depuis une heure ; mais les bords creusés par les affouillements de l’eau, devaient céder au moindre choc, si l’élan n’était pas assez fort pour arriver du premier coup sur la terre ferme, et c’est ce que Jean ne voulait pas permettre à la jeune femme d’essayer.