— Voulez-vous donc laisser brûler ainsi tout le village ? s’écria-t-elle, prise d’indignation en face de cette incurie.
Et comme le propriétaire de la grange tournait vers elle un œil désolé en la saluant machinalement :
— Mon pauvre ami, reprit-elle plus doucement, en lui tendant sa petite main, c’est terrible ; mais ce qu’il faut maintenant c’est préserver tout ce qui reste. Je viens pour vous aider.
Il s’approcha d’elle, mais son découragement était si grand que tout en s’adressant à lui pour tâcher de l’intéresser, elle se tournait vers les autres hommes.
Ce qui leur manquait à tous, c’était une direction, et leur bonne volonté ne demandait qu’à s’employer pourvu qu’on lui montrât le chemin. La jeune femme parlait nettement avec un ton d’autorité qui rappelait son mari, et poussait chacun à son devoir avec une fermeté qui ne souffrait pas de réplique.
En moins d’un quart d’heure, une double chaîne était organisée, allant du foyer de l’incendie à un étang voisin.
Un groupe de pêcheurs, revenant de monter les bateaux plus haut sur le port pour les garer de la marée, qui promettait d’être terrible, s’était joint aux travailleurs.
Plus habitués à lutter avec le danger en gardant leur sang-froid, et plus accoutumés aussi à obéir, ils aidaient puissamment madame de Kerdren. Sur un mot ou un geste, ils marchaient tous ensemble, et grâce à tant d’efforts, on pouvait espérer de préserver sinon les maisons mitoyennes, au moins les suivantes qu’on inondait sans relâche.
Avec un courage et une décision admirables, qu’il était difficile de soupçonner sous son extérieur habituellement réservé, la jeune femme veillait à tout et se montrait partout. Tantôt elle reprenait dans la chaîne les bras qui se lassaient, tantôt elle désignait à l’homme qui tenait la lance un point d’où les flammes s’approchaient trop. Tout à fait insoucieuse du danger, elle s’avançait parfois si près que la fumée en se rabattant l’enveloppait, et les marins disaient entre eux en entendant sa voix toujours égale, encourageant et dirigeant les travailleurs au milieu du tapage :
« On croirait un commandant sur son banc de quart par la tempête ! »