ENTREVUE

LA chose étrange, ma chérie, qu’une «entrevue»! Drôle, ridicule, mélancolique; un peu de tout.

Imagine-toi qu’on fasse pour naître ou pour mourir cette sorte de répétition, de discussion préparatoire. On trouverait l’idée monstrueuse. Aimer, c’est presque plus grave.

Toute jeune sans doute, n’éprouve-t-on rien de ce qui m’a émue hier. Mais quand on a pensé et senti, quand on a vécu et qu’on a vu vivre, on apporte dans cette rencontre, avec de la tristesse, une sorte d’antagonisme involontaire et ironique, fait de peur, de froissements intimes, des derniers rêves aussi, demeurés malgré tout, et qu’on souffre de voir tombés là. Et cette lucidité railleuse, impitoyable pour les gaucheries qu’on a, comme pour celles qu’on remarque chez «l’autre», reste le sentiment dominant de ce tête-à-tête, où on relève avec une espèce de joie toutes les pauvretés de ce singulier début d’amour, en revanche de l’idéal qu’on portait en soi, et que le monde, les circonstances, les forces inertes de la vie, vous obligent à changer en cette farce ridicule et angoissante!

«Exagérations, violences d’une nature excessive,» dis-tu.

Eh! non. Voir les choses seulement; mais les voir telles qu’elles sont, au lieu de les regarder en soi, comme on fait quand on est toute jeune et qu’on sort de sa contemplation, les yeux si ensoleillés de la clarté intérieure, qu’on crie devant des nuages:

—Dieu! qu’il fait beau... Dieu! qu’il fait clair!

Rends-moi un peu mes dix-huit ans. Prenons ceux de ma fille, plutôt—si ma fille naît jamais de cette heure de causerie si vide,—ma fille mettra sa robe blanche; le ruban qui lui va le mieux, en toute simplicité, en toute bonhomie.

A la fièvre de ceux qui l’entourent, elle devine bien quelque chose. Mais quoi? l’approche de la destinée seulement, de la destinée qu’elle attend avec le même émoi délicieux que si elle venait à elle du vol le plus divinement libre.

Pourquoi songerait-elle à ce que cette heure cache de convenu?