—Il faut marier Brigitte.
—Depuis la mort de maman, elle a pris trop d’indépendance; si on attend encore, elle ne se mariera jamais. Bernard peut refaire sa vie; alors, que deviendra Brigitte?...
Voilà trois ans que je me suis installée chez mon dernier frère, quand il a perdu sa femme, et je le lie, prétend-on, par ma présence.
Puis d’autres arguments encore, donnés plus tendrement par mes belles-sœurs, qui m’entraient dans le cœur, mieux que la brusquerie de mes frères; sur la douceur du foyer, la mélancolie de l’isolement.
—Tu ne sais pas, ma petite Brigitte, ce que c’est que de vieillir seule. Sortir de chez soi, sans manquer à personne. Y rentrer quand on veut, sans jamais y être attendue. Ne faire ni bien ni mal. Ne faire ni peine ni plaisir; être indifférente enfin!... Passer son existence en s’attachant aux choses, en se créant par volonté quelque passion superficielle, pour se donner l’intérêt dont tout cœur humain a besoin. Le soir venu, n’avoir à se dire que les mélancoliques paroles des solitaires: «Comme ça tient compagnie, le feu!» en écoutant la pendule hacher à coups brefs les mêmes minutes que la veille, les mêmes que le lendemain... Dans la femme la moins tendre, il y a de l’étoffe pour plus que ça. Songes-y pendant qu’il en est temps!...
Sans compter les raisons que je me donnais à moi-même, celles faites des déboires éprouvés, qu’on tait, mais qu’on ressent fortement, l’écroulement de ces amitiés si chaleureuses, si belles à l’apparence, sur lesquelles on se reposait avec une foi si absolue.
Douces et charmantes, avec ce prix particulier des sentiments faits uniquement de choix et de prédilection. Qui pouvaient, se disait-on, sous une forme différente, remplacer et combler les affections ignorées? A qui, chevaleresquement, on aurait gardé ardeur et préférence unique, et qu’un caprice ou une lassitude dénoue tout à coup de l’autre côté, vous forçant à comprendre le peu qu’on aimait en vous: l’entrain de la jeunesse, l’attrait de la nouveauté. Ceci passe; cela aussi, tandis qu’on reste avec son cœur, toujours le même pourtant; son être moral, dont il est tenu si peu compte; aussi triste du vide éprouvé que de la révélation qui vous est faite.
Jusqu’à ce que, de révélations en révélations, on vienne à la certitude qu’il ne faut compter sur rien ni personne, et que le mot familier et éloquent «les vôtres», par lequel on désigne vos proches, est le seul vrai de la langue.
Alors soi aussi, on veut avoir un «vôtre», et c’est cette philosophie, faite de coups reçus, qui vous amène un matin dans l’express de Paris, assise à côté d’un frère bourru et bon qui feuillette des notes en répondant brièvement aux questions dont on l’accable.
Pour Bernard, ce voyage a deux objets: le côté industriel et le côté matrimonial. Il verra vingt-cinq messieurs pour le compte de l’usine et m’en fera voir un, pour mon propre compte à moi; et je prie Dieu qu’il n’y ait pas d’erreurs dans un tel maniement d’hommes.