De nous comparer, lui et nous, c’était insolent de bonheur.
Tout cela passa-t-il sous cette forme, dans la tête de chacun de nous? Je n’en suis pas tout à fait sûr. Mais dans les yeux de grand-père je vis le chagrin s’éloigner et monter à la place une pitié infinie, et je savais avant de parler que sa voix allait être bonne.
—Allons, nous ne te prendrons rien, répondit-il simplement. Mais toi non plus, ne prends plus...
Et changeant tout à coup de ton:
—Tu vas t’asseoir et déjeuner.
Quel déjeuner que celui-là!
Ma mère l’avait apporté, et les jumelles attendries cassaient le pain par petits morceaux, l’une à gauche, l’autre à droite. Moi je mettais des bûches sur le feu, et mon frère, en un instant, avait su se faire dire toute l’histoire de notre convive.
Une histoire de misère noire. Le père buveur, la mère morte. Le pain ramassé au hasard, heureux quand on en ramassait. L’essai de tous les métiers qui peuvent se tenter à Paris, sans souliers et sans argent. Accompagnant le plus souvent un grand diable de camarade qui empochait naturellement aumônes et salaires.
La faim, le froid et les coups. Il disait cela très simplement.
Puis, au début de cette semaine, la semaine «des Rameaux», l’idée qui lui était venue de se séparer de l’ami et de «travailler» pour son compte, près de quelque église de la banlieue, où son tyran ne pourrait, cette fois, ni le poursuivre, ni le reprendre.