» En confidence, si tu veux tout savoir, mademoiselle Colette t’aime déjà ! Elle sent cela, elle me l’a dit, et n’était la crainte de tes coups de tête ordinaires, je t’aurais parlé de ces bienveillantes dispositions. Maintenant te voilà au courant. Fais diligence, et je te présenterai.

» Là dessus, laissons ce sujet, je t’en prie, car il m’irrite. Il ne me reste plus une semaine entière à passer ici, ne me fais pas mentir à cet excellent docteur et fuir un beau soir de guerre lasse ; et si ce n’est pas une querelle que tu cherches, pour Dieu, laisse-moi la paix et ne me poursuis plus de tes prévisions sentimentales !

» Oui, je ne te dis pas qu’une imagination un peu enthousiaste, un cœur un peu neuf, quelques illusions encore fraîches, ne seraient pas émues ici… Ce cadre étrange, cette intimité, ces beaux yeux !…

» Mais quoi, je n’ai plus vingt ans, ce n’est pas ma faute, Jacques ; il y aura demain neuf ans tout juste que cela ne m’est pas arrivé, et il y a deux choses qu’on ne retrouve jamais : la jeunesse et les illusions. Si tu peux me les rendre, foi de désenchanté, je tombe à ses genoux.

» Nos derniers jours se passent agréablement ; mademoiselle d’Erlange est plus gaie que jamais, et nulle contrainte n’est possible auprès d’elle.

» Même entre nous, je peux bien te l’avouer ; mais cette liberté d’esprit et cet entrain me surprennent un peu.

» Mon Dieu, je ne suis ni un fat ni un vainqueur, je m’apprécie à mon juste prix, mais je vaux une émotion peut-être, et il me souvient d’une jeunesse dorée où je tenais honorablement ma place. Sans doute, c’est qu’on est moins exigeant à Paris qu’à Erlange.

» Note bien que je suis charmé de cela ; le contraire m’eût gêné, attristé, bourrelé de remords, et je ne t’en parle que pour mémoire. Seulement tu conviendras qu’il est singulier qu’une jeune fille qui est seule, qui s’ennuie et qui voit tomber tout à coup son premier roman chez elle sous la forme d’un homme jeune et passable l’accueille ainsi, et nous pouvons mettre au panier avec tant d’autres la légende qui fait les cœurs de fillettes si inflammables. Du reste, je croirais volontiers que cette exubérance qui distingue mademoiselle d’Erlange lui sert en quelque sorte de déversoir, et que tant de manifestations extérieures laissent ses pensées intimes dans une grande placidité, avec un peu de sécheresse de cœur peut-être même, qu’expliquerait très bien, du reste, son enfance sans joie et sans tendresse.

» Quoi qu’il en soit, tout est pour le mieux ainsi, et nous égayons nos derniers après-midi par l’exercice du noble jeu de dames.

» Cela ne va pas d’ailleurs sans quelques orages qui mouvementent les séances, car mademoiselle Colette n’aime pas à être battue, et, après les premières leçons, pendant lesquelles j’ai cru devoir la ménager en faveur de ses débuts, j’en suis revenu à mon jeu habituel, et je la gagne cinq fois sur six.