» C’est toujours le même mépris de toutes les barrières et de toutes les conventions, et cette nature prime-sautière ne serait pas déplacée dans une tribu de libres Indiens… Je la vois sous sa tente, avec des plumes dans les cheveux, des lianes fleuries autour des épaules, rivalisant de cabrioles avec ses chèvres sauvages, et baptisée par la tribu enthousiaste du nom symbolique de « l’Oiseau-qui-chante » ou de « la-Flèche-qui-vole ».
» En attendant, la-Flèche-qui-vole continue son office de bonne maîtresse de maison et s’ingénie à me distraire.
» Depuis huit jours, je me lève. Aidé par Benoîte, dont la robuste épaule me sert de canne, je gagne un fauteuil qu’on place près de la fenêtre, j’étends mon appareil sur un autre siège placé en face de moi, et, guidé par mademoiselle Colette, je prends connaissance de la cour et des points principaux du château.
» — Ici, me dit-elle, c’est la bibliothèque, ici la salle à manger, ici la chapelle, et là, — en me montrant des ruines cette fois, — il y avait des salons, une grande salle des gardes, un oratoire, des galeries sans fin.
» Le tout, souvenirs et restes intacts, est superbe ; c’est le type du pur style Louis XIII, élégant et sévère tout ensemble, et il y a là des sculptures qui me font rêver et dont je complimente sincèrement la châtelaine du lieu, qui les juge et les apprécie d’ailleurs avec son originalité accoutumée.
» Quand je t’aurai dit enfin que j’ai fait connaissance avec Françoise, la troisième amie de mademoiselle Colette, tu conviendras que les temps sont accomplis et que je peux quitter Erlange.
» Il faisait hier une superbe journée, bien sèche et bien claire ; un battant de la fenêtre était ouvert, malgré l’air vif et piquant, et je humais la fraîcheur avec délices, quand je vis ma jeune gardienne qui traversait la cour. Elle leva la tête en passant, m’envoya un petit salut de la main, et courut à une porte des communs qui donne sur la cour.
» — Je veux vous montrer Françoise ! me cria-t-elle.
Et elle sortit un instant après avec une grande bête poussive, à moitié aveugle, aux flancs saillants, au garrot énorme, très haute sur quatre pattes grêles et avec un poil d’un blanc jaunâtre.
» Tout à fait indifférente à cette laideur, elle la tapotait, lui parlait et la bourrait de sucre et de pain, tout cela avec une telle rapidité que les dents de la vieille bête ne venaient pas à bout de ce qu’on lui présentait. Puis, quand elle eut fini :