» A l’instant même, j’ai mal auguré de son auteur ! Qu’une femme n’écrive pas du tout si elle veut, mais, si elle se mêle de le faire, que ce soit joli, et que les traces de sa plume ne ressemblent pas à la promenade fantastique d’un hanneton affolé ! C’est plus fort que moi, mais cela me produit le même effet que si je voyais une mignonne marquise tirer de sa poche un gros mouchoir de cotonnade ou se parfumer au patchouli.
» Enfin, comme il n’était pas l’heure de philosopher et que le cou tendu du chien quêtait toujours sa réponse, je me décidai à avouer brutalement que je mourais de faim, et que ma meilleure ambition pour l’heure était d’avoir quelque chose à me mettre sous la dent. Ce n’était pas un madrigal, tant s’en faut, mais, ma foi, à une femme qui ne sait pas écrire ! Puis, comme je me baissais pour rattacher le ruban au collier, le chien fit un mouvement, et d’un simple coup d’épaule envoya par terre table, encrier et le reste. Assez penaud, j’ajoutai un post-scriptum pour annoncer le malheur, et une minute après ma jeune gardienne de la nuit dernière entrait.
» Elle était vêtue cette fois d’une robe quelconque, et avec ses cheveux tordus en huit, elle ressemblait d’une façon si désespérante à n’importe quelle femme, qu’elle me fit l’effet disparate d’un vieux portrait de Vélasquez qu’on aurait restauré en remplaçant une tête d’enfant par celle d’une bonne paysanne bourguignonne… Est-il permis d’avoir à sa portée tant de couleur locale et de ne pas en user !… Très insoucieuse de l’effet qu’elle me produisait, je crois, elle réparait le dégât sans mot dire, relevant la table, pompant l’encre, et promenant son linge du bout du pied sur le parquet.
» J’avais tenté tout d’abord de m’excuser le plus humblement du monde ; mais, dès les premiers mots, elle m’avait arrêté si prestement en disant : « Oh ! ne vous tourmentez pas, ça m’est si égal les taches ! » que, ma foi, je la laissai faire. Ensuite, elle est sortie pour aller au ravitaillement, et je suis resté avec mes pensées.
» Mon cher, cette jeune fille me déplaisait déjà positivement. Son apparence répondait exactement à son écriture, et cette dernière phrase me la complétait. Moi aussi, parbleu, je me moque des taches, et j’ai vu couler d’un œil serein plus d’un ruisseau d’encre ; mais d’elle, cela me choquait.
» S’il est une chose qui me déplaise entre toutes, c’est de rencontrer chez les autres, et particulièrement chez une femme, mes défauts dominants. Que diable ! je connais mon visage, et, quand je veux le voir, je n’ai qu’à m’approcher d’un miroir, sans qu’il me faille encore être forcé de retrouver ma grimace chez tout le monde. En tant que laideur, j’aime à changer, et mon bec d’aigle s’est toujours mieux accommodé du voisinage des petits nez de chien que de celui de ses pareils.
» A son retour, elle s’est mise à me servir le repas que la vieille venait d’apporter, se remuant avec une vivacité pleine de bonne volonté, mais qui était d’une maladresse si absolue qu’au bout d’un instant j’en étais à ne plus lui demander du pain. Il s’en fallait tout à coup d’une demi-ligne que son pouce ne sautât avec la tranche, la porcelaine se heurtait sous ses doigts, et tu n’as rien vu de moins féminin que cette jeune fille.
» Timidité, vas-tu me dire, et ce sont tes diables d’yeux verts qui la troublaient. Allons donc ! est-ce moi aussi qui suis fautif pour ce café, sorti de ses mains et que j’ai bu jusqu’à la lie ?
» Ah ! mon ami ! tout homme a son calice qu’il doit vider en ce monde, en attendant ceux que les promesses du purgatoire lui réservent encore, je le sais et je m’y résigne ; mais quelle amertume intolérable le mien avait revêtu ce jour-là !
» De loin, j’avais regardé mademoiselle d’Erlange accroupie devant l’âtre, préparant son mélange avec la sûreté du talent, et, encore qu’il me semblât peu catholique, ma propre inexpérience me défendait des jugements téméraires jusqu’à la dégustation du moins. Mais alors !