« Voyons, leur dis-je à brûle pourpoint en les posant en face de moi, expliquez-vous : d’où vous viennent cette folie et cet engouement ? Que vous a-t-il fait, cet homme ? Il n’est pas aimable, à peine poli, moins beau que nous, assurément, et il est visible que nous ne lui revenons guère. Quel effort fait-il pour vous le cacher ? Depuis trois semaines, a-t-il tenté un mot tendre ou galant, le mot n’eût-il que deux syllabes et pas plus de sens qu’un pauvre soupir ? Un de vous en sait-il là-dessus plus long que moi ? Parlez !…

Ni l’un ni l’autre ne dit grand’chose, mais, pour courte qu’elle est, leur réponse ne se discute pas : « Il leur plaît quand même. »

Et voilà comment je me trouve penser à M. de Civreuse un peu, souvent, toujours même, je crois, sans être tout à fait satisfaite de lui cependant et sans comprendre complètement ce qu’il a au fond du cœur.

Parfois je me demande, en voyant les airs ébahis dont il me suit au moindre mot, s’il ne sort pas comme moi d’un vieux château désert et ruiné, où ses fossés et ses machicoulis l’ont gardé jusqu’à présent de la vue de toutes les femmes, comme mes créneaux m’ont préservée de tout contact avec âme qui vive.

Mais, dans ce cas-là, il y a longtemps qu’il aurait passé son pont-levis, car sa science des humains, pour n’être pas aimable, paraît fort étendue, et il sait bien des choses dont j’ignore même le nom. De là des conversations impossibles, où je lui réponds sans savoir au juste ce que je dis, où nous nous querellons sans que je comprenne bien pourquoi, et pendant lesquelles je ne suis pas sûre qu’il sache toujours lui-même ce qu’il veut.

Hier, par exemple, nous parlions des gens du monde ; je lui disais combien je connaissais peu de choses en dehors d’Erlange, et je le priais de me conter ce qu’on est et ce qu’on fait à côté de mon trou.

Il a commencé aussitôt, mais s’est mis à faire de telle façon la description que je lui demandais, que je l’écoutais abasourdie de l’entendre traiter tous les hommes indifféremment de misérables ou de scélérats… Était-ce un jeu, ou faut-il vraiment le croire ? Ce serait à ne plus oser poser le pied devant soi : là un traquenard, ici un piège, plus loin une mine qui n’attend que votre passage pour sauter, voilà l’ordinaire d’après lui, et sur tout cela des fleurs, des sourires et des paroles engageantes qui vous tendent la main.

Est-ce à la lettre, et parle-t-il de mines remplies de poudre ? je ne sais ; et après avoir écouté religieusement au début, je n’ai pu m’empêcher de me révolter.

— Mais alors, lui ai-je crié en bondissant, ce serait une caverne de voleurs que votre monde !

A quoi il a répondu fort tranquillement :