Mais comment dire tout cela ?
Lui, cependant, me voyant suspendue à ses lèvres, les yeux brillants d’enthousiasme et les mains serrées dans mon émotion :
— Ça vous paraît superbe, tout cela, n’est-ce pas ? me disait-il avec l’air habituel qu’il prend quand je m’enflamme…
Vraiment, à le voir, à l’entendre, on croirait qu’il a vécu déjà deux ou trois vies au moins, et que son quatrième essai l’ennuie comme un vieux livre qu’on sait par cœur. A telle page, je trouverai ceci, se dit-il, et à telle autre cela : et voilà d’où vient sa nonchalance pour toute chose, il n’a plus le plaisir de l’imprévu. Je ne vois que cette idée qui explique sa morosité, et parfois j’ai envie de lui demander : « Faisiez-vous ceci, et pensiez-vous cela dans votre première vie ? » Mais il me croirait folle, sans doute, aussi je garde sagement pour moi mes petites observations, et je me contente de lui répondre en toute sincérité combien je l’envie et comme cette vie d’aventures me séduit.
— Bah ! vous en seriez bientôt lasse, me disait-il en haussant les épaules ; il n’y a ni pompon ni hochet par là-bas !
M’en lasser, moi ! mais je trouverais ça adorable, je le sais, et d’ailleurs est-ce que j’en ai, des hochets, ici ? Si M. de Civreuse veut bien me les montrer, il m’obligera.
Moi qui ai toujours aimé l’impossible, qui, dans mon berceau, rêvais de la flèche dorée qui tenait mes rideaux, parce que je la croyais inaccessible, et qui depuis ai continué à souhaiter de même toutes les flèches placées trop haut !…
— Mais vous ne savez donc pas ce que j’aime ? disais-je à M. Pierre : je désire tout ce que je ne peux pas faire !
— Comme les Malais de Timor, me répondit-il en me regardant avec curiosité, qui adorent les crocodiles, parce que, disent-ils fort judicieusement : « Un crocodile avale un homme et un homme ne peut pas avaler un crocodile. »
Je n’ai rien répliqué, mais le raisonnement ne me paraît pas si bête, et ces Malais me semblent assez logiques.