» Ainsi son histoire de France, c’est très simple. Elle la prend à Charlemagne, « un grand qui l’intéresse », et elle sait très bien tout ce qui le regarde : la boule qu’il tient dans sa main, son épée, son grand pied et son neveu Roland surtout ! De là elle saute à Henri IV, sa séduction suprême. Elle connaît tous ses bons mots, adore son profil et sa furia, mais s’embrouille un peu dans son histoire d’abjuration et de conquête. Puisqu’il avait la France dans son berceau en naissant, qu’allait-il guerroyer à son propos ?… Enfin Napoléon est son point final et son dernier enthousiasme… Depuis, dormons-nous ou vivons-nous ? Voilà ce qu’elle ne sait guère, et jusqu’au prochain grand homme, elle est résolue à ne pas s’en occuper !… La pauvre enfant risque de chômer longtemps, si j’en crois les jours présents ; que t’en semble ?
» Entre temps, elle place à la diable Bayard, Duguesclin, Jeanne d’Arc, et en général tout ce qui se bat. Cela sert de virgules dans ses immenses interrègnes, et je ne suis pas bien sûr qu’elle ne les couronne pas à l’occasion l’un ou l’autre.
» Tu vois le procédé, il n’y a pas plus aisé et elle ne se borne pas à la théorie, elle l’applique bravement et en toute chose ; aussi, en fait de géographie, ses antipathies internationales, qui sont nombreuses, se font-elles jour nettement.
» L’Angleterre et les Anglais lui déplaisent, par exemple ! Sur sa carte, la Manche a un trait rouge que mademoiselle d’Erlange ne dépasse jamais. Tu juges si le Rhin est barré derechef, et comme les Italiens ne lui agréent pas plus que les premiers, la même ligne fatale ondule sur la crête des Alpes… En revanche, elle s’en va jusqu’en Russie pour s’intéresser à ses amis les Slaves, et je crois qu’elle se doute de plus d’une particularité de la terre de France.
» Maintenant, dis-lui que le Parnasse est une colline qui fait face à Montmartre, tu ne l’étonneras nullement, et elle mélange les départements, les villes, les chemins de fer et les rivières avec la plus joyeuse aisance.
» Ajoute à cela des fragments de connaissances variées qu’elle a recueillies on ne sait où, des vers en masse, quelques idées politiques, des anecdotes du temps du roi Guillaume, une façon de faire les additions pour laquelle on casserait aux gages le plus humble des apprentis savetiers, un aplomb merveilleux et une extrême vivacité de compréhension, et tu auras l’idée d’un assemblage à donner la jaunisse à un pédagogue, mais qui transporterait d’aise un fantaisiste.
» Pour moi, qui ne suis ni l’un ni l’autre, je contemple, je jouis, je me carre dans mon fauteuil de balcon, sans oublier toutefois de te passer l’autre bout du téléphone, heureux coquin que tu es !
» Ne doutant de rien, d’ailleurs, et éprise d’impossible, je lui proposerais demain de partir pour l’Inde à ma suite, qu’il y a dix à parier contre un qu’elle accepterait… Et cela dit sans la moindre fatuité, car je ne compterais pour rien dans l’affaire, c’est évident. Mais voir des crocodiles, des serpents à sonnettes et autres gentillesses, conçois-tu le plaisir ? Elle ferait la route à la nage pour cela.
» Il est incroyable de retrouver chez toutes les femmes ce même besoin d’émotions et d’aventures qu’elles prisent plus haut que tout autre plaisir, et qui leur ferait pourtant éprouver une frayeur mortelle s’il se réalisait.
» Vois-tu mademoiselle Colette face à face avec une mâchoire d’alligator qui la regarderait en bâillant ; la pauvrette s’enfuirait, s’il lui restait des jambes toutefois, en poussant des cris affreux. Et cependant elle n’imagine pas à l’heure actuelle de bonheur comparable à celui de voir de près ces lézards qui sanglotent le soir, avec le ton plaintif d’enfants au berceau, à ce qu’elle a entendu dire, mais qui à leurs heures, tout marmots qu’ils sont, avalent leur homme comme des gaillards qui ont fait au moins leur seconde dentition, si je suis bien renseigné.