» — Qui donc vous a élevée ? ai-je fini par lui demander.
» — Moi, mais personne ! m’a-t-elle répondu ; j’ai poussé à ma guise comme j’ai voulu. Dieu merci, c’était bien la compensation de ma solitude.
» Et elle esquissait en l’air avec sa main le geste de quelqu’un qui pousse comme il veut…
» Vois-tu cette éducation ? cette petite fille grandissant comme la folle avoine entre son dogue et sa vieille bonne, plus esclave encore que son chien, et avec vingt-quatre heures chaque jour pour faire des bêtises à sa satisfaction ! Je conçois maintenant l’affaire qui m’a procuré l’avantage de sa connaissance : de la pensée à l’action, il n’y a évidemment pour elle que le temps matériel d’accomplir sa fantaisie. Elle ne connaît nul autre obstacle.
» Il y a pourtant des heures mélancoliques dans cette existence qu’elle raconte sans une réticence, et la tante que tu sais est une affreuse bonne femme qui vient de me donner un échantillon de son humeur, et nous a fait une sortie dont toute notre petite société est encore ébranlée et dont la trace restera.
» Il y a deux heures à peu près, je regardais Un à qui mademoiselle Colette faisait exécuter les tours les plus variés de son répertoire, ne dédaignant pas de prendre part elle-même de temps en temps aux exercices, quand la porte s’ouvrit brusquement, et une femme entra. Grande, sèche, osseuse, d’une laideur à discréditer Croquemitaine si elle se mettait jamais en tête de lui faire concurrence, elle s’annonça elle-même d’une voix qui remit instantanément sa jeune nièce sur pied, et qui fit bondir le chien devant sa maîtresse, qu’il gardait en montrant les dents.
» — Monsieur, je suis mademoiselle d’Épine ! me dit-elle. — La bien nommée, pensai-je à part moi :
» Puis, à haute voix :
» — Mademoiselle, j’ai l’honneur de vous présenter mon respect, répondis-je.
» Mais elle s’en inquiétait bien, de mon respect !