Aujourd’hui, les stations de Ramleh se sont multipliées et c’est un train électrique qui les dessert. Par un miracle de culture, à coups de guinées, les propriétaires sont arrivés à créer une suite innombrable de jardins merveilleux, parmi lesquels se dressent d’élégantes villas de tous les styles et de tous les âges, depuis le château Louis XIII, jusqu’à l’horrible maison modern-style. Le casino de la plage peut rivaliser avec les plus somptueux kursaals des villes d’eaux européennes, on y retrouve les mêmes tables fleuries d’orchidées et rutilantes de globes électriques, les mêmes garçons suisses parlant toutes les langues, les mêmes menus cosmopolites. Les repas sont accompagnés des mêmes airs entendus chez Maxims ou dans les différents palace où les hommes de la bonne société ont coutume d’ingurgiter des nourritures indigestes, en tenue de soirée, et de cet air lassé dont les viveurs de haute marque croient devoir accomplir les moindres actes de leur vie inutile.
Mais, lors de mon arrivée en Égypte, le casino n’existait pas et la plage appartenait à tout le monde.
Les parcs étaient moins nombreux et les façades moins prétentieuses. De vulgaires lampes au pétrole posées dans de jolies lanternes en verres de couleur, éclairaient à peine la porte principale des habitations et les routes mal tracées. Mais ces demeures n’étaient pas toutes modestes, et la verdure épaisse qui les abritait, les innombrables arbres à fleurs qui garnissaient leurs pelouses, les jasmins, les roses, les Fohls, croissant sur les murs de briques roses et jusque sur les balcons de pierre ou de bois, les rendaient charmantes. Et puis, c’était, à quelques mètres de la maison, le mystère du grand désert… Les palmeraies offraient aux promeneurs égarés dans ces parages la surprise de leurs ombrages. Tout à coup, parmi l’immensité sablonneuse, un nid de verdure épaisse attirait les yeux et, sous les dattiers chargés de fruits couleur d’or ou de sang, les blés poussaient leurs hautes tiges, le trèfle mettait une nappe tendre, c’était à la fois inattendu et délicieux.
Ma première visite à Ramleh demeurera dans ma mémoire comme un de mes meilleurs souvenirs. Après le repas, nos hôtes proposèrent une petite excursion au désert. On partit joyeux vers ces plaines qui, pour moi, représentaient l’inconnu. Il faisait ce soir-là un temps d’été de France, bien qu’on ne fût qu’en avril. Le ciel, libre de nuages, mettait sur nos têtes un voile de lumière, presque transparent, et là-bas, vers la mer, la lune montait radieuse. Bientôt elle atteignit les hautes touffes des palmiers et ce fut dans ce coin paisible une heure de souveraine beauté. Des enclos voisins, un parfum violent de jasmin s’échappait, embaumant l’espace… très loin, d’une tente de bédouin dressée dans le sable, un bruit de chanson arabe venait jusqu’à nous, et tout à coup, de l’autre rive, vers les lacs, une petite flûte égrena ses notes mélancoliques. Des herbes, des plantes, une odeur vivifiante se dégageait, emplissant l’espace, pénétrant en nous comme une caresse, un air léger flottait sur nos têtes, une paix profonde émanait des choses environnantes… Et, dans la nuit claire, un cavalier arabe fendit l’espace sur un cheval magnifique, nous frôlant dans la fuite éperdue de sa course. Son burnous blanc autour de lui semblait le mouvement de deux grandes ailes lumineuses, et l’on entendit un instant le hennissement de son cheval grisé lui aussi par cette volupté du désert qui nous gagnait à notre tour… C’était l’Orient, dans sa troublante majesté, et nos âmes insensiblement s’abandonnaient à son charme.
Le lendemain, les officiers du bord qui reprenaient la mer dans la soirée, nous accompagnaient à la gare. En route pour le Caire… En disant adieu aux chers compagnons qui avaient si bien su adoucir pour moi les tristesses du premier grand voyage, mon cœur se serrait un peu… Il me semblait que je quittais une seconde fois la patrie. Mais quand le train s’ébranla, la belle confiance et la joie débordante de mon mari finirent par me gagner. Il était si heureux de se retrouver chez lui, si fier de m’y ramener et de m’en faire les honneurs, que mon chagrin de petite transplantée ne put tenir contre son bonheur.
J’avais aussi à mes côtés pour parler des miens demeurés en France, ma fidèle servante Émilie, qui m’avait suivie et dont le dévouement ne m’a jamais fait défaut aux heures mauvaises. Vraie Languedocienne au cœur fidèle, au caractère joyeux, prête à tous les événements de notre vie aventureuse, elle se trouvait aussi à l’aise dans ce wagon de chemin de fer égyptien, que dans notre petit jardin de la rue Baume à Montpellier, où elle passait ses après-midi à coudre les vêtements de mes petits frères, une chanson aux lèvres et de la gaîté plein les yeux… C’est une remarque que j’ai, depuis, faite bien souvent. L’exil n’existe guère pour les âmes simples. Surtout pour les âmes méridionales. Pourvu que leur activité trouve son emploi et que le soleil brille, elles sont heureuses.
V
Pour moi, maintenant, tout était nouveau dans le pays que nous traversions.
Immédiatement après Damanhour, le site devenait autre. Ce n’était plus les plaines sablonneuses, les terrains amers des lacs, et les vastes étendues salines que nous venions de quitter, mais l’Égypte, la vieille patrie des races pharaoniques qui, à chaque tour de bielle, se montrait un peu plus à nous, dans sa robe d’émeraude. Tandis que dans notre terre Cévenole, les blés commençaient à peine à montrer leurs petites tiges vertes, ici, en sol Égyptien, la moisson future s’étalait déjà, superbe et touffue comme une forêt en miniature. Encore quelques rayons de soleil semblables à celui que nous avions ce jour-là, et les épis commenceraient à jaunir. Dans les jardins cultivés, les arbres à fruits n’avaient plus de fleurs, et les abricots, les pêches, les pommes un peu sauvages montraient sous les feuilles leurs têtes dures.
Des buffles maigres passaient sur les chemins, le mufle baissé, et leurs pas pesants laissaient une empreinte dans la terre grasse. De rares chameaux chargés d’herbages traversaient les routes, suivis par quelque gamin à demi nu.