Dans les champs, ma surprise fut grande en voyant, parmi les cultures, les Fellahs occupés à leurs travaux coutumiers, la galabieh simplement relevée autour des reins, leurs minces caleçons de cotonnade, précieusement posés à côté d’eux. Je sortais depuis peu de mois d’un couvent rigide, et ce spectacle me confondait d’autant plus que, loin d’être le moins du monde gênés par le passage du train dont les nombreux voyageurs les regardaient, ces simples fils de la nature se levaient en riant et étalaient complaisamment leurs formes avec des gestes dont l’impudeur ne pouvait avoir d’égale que l’ignorance de ceux qui les exécutaient.
Hélas ! vingt années ont passé, et si la civilisation moderne est parvenue à faire du Caire la rivale des plus belles villes de la Riviera, il faut dire que rien n’a changé dans les habitudes rurales. La même inconscience et les mêmes gestes obscènes se reproduisent chaque jour encore au passage des grands rapides. Si les nombreux touristes qui, chaque année, hivernent sur les bords du Nil, en éprouvent de la gêne, ils doivent se tenir enfermés dans leurs wagons et ne point lever les yeux.
Et ce n’est pas tout… Sur les bords du fleuve et des nombreux canaux qui en dérivent, le nombre des baigneurs ne se compte pas, ces baigneurs ignorent la gêne du vêtement exigé par les peuples civilisés. Ils se baignent simplement dans leur nudité sombre, tranchant sur le fond clair du paysage, et de loin, à les voir s’agiter dans l’eau bourbeuse avec leurs grands bras maigres et leur tête rasée, on dirait de grands coléoptères, flottant au ras des ondes, parmi les herbes de la rive.
Une des choses qui m’étonnèrent aussi dans ce voyage, ce fut la quantité de pigeons rôtis, de petits pains, de salades et d’œufs durs, que nous présentaient à chaque station des vendeurs indigènes. Les buffets des gares étaient encore inconnus. Les marchands d’oranges et de fruits secs ne chômaient guère, et, plus qu’eux tous, les petites marchandes d’eau fraîche arrivaient à placer leur marchandise.
Elles accouraient minces et légères, au trot de leurs pieds nus, vêtues de l’éternelle robe Fellaha teinte à l’indigo, leur frêle poitrine découverte, un lambeau de voile tenant à peine à leurs jeunes fronts bombés, mais traînant majestueusement dans la poussière. Les mains au-dessus de la tête, elles tenaient la gargoulette, dont le goulot laissait dépasser quelques feuilles de menthe ou d’oranger… Et de leur voix stridente, on les entendait crier leur cri toujours le même :
— Moïja ! Moïja !…[5]
[5] Eau, eau !…
Puis c’était encore les débitants de limonades, les pâtissiers d’occasion offrant leurs sémitt taza[6] ou leur pan di Spagna, gâteaux de miel saupoudrés de cumin, ou sitôt-fait italiens, vendus sous des noms pompeux… Et les voyageurs ajoutaient au spectacle déjà si étrange. Ce n’était que longues robes de soie aux couleurs vives, larges ceintures et vastes turbans. Les femmes, drapées dans leur habaras de taffetas noir, suivies de tout un peuple d’esclaves noires et blanches, traînaient presque toutes un enfant par la main et portaient d’innombrables paquets noués de façon barbare, dans de larges mouchoirs bariolés. Des eunuques les précédaient, faisant écarter les importuns sur leur passage et se faisant ouvrir d’office les portières de wagons spéciaux, où, autoritaires et paternels à la fois, ils entassaient tout le monde.
[6] Petits pains, saupoudrés de grains de mil.
Mais ce que je ne puis arriver à dire, c’est le tapage effroyable qui accompagnait chaque acte, chaque geste de ces voyageurs. Une gare égyptienne offre l’apparence d’un préau de maison de fous. Quand le train repart, on est littéralement étourdi, il semble que l’on vienne d’échapper à quelque effroyable catastrophe.