Notre première nuit d’hôtel au Caire comptera parmi les plus accidentées de mon existence. Nous étions descendus dans un bon hôtel de second ordre, les trois grands hôtels d’alors étant, pour l’époque, tout à fait hors de prix pour notre bourse de jeune ménage. Mais l’hôtel d’Orient comptait parmi les meilleurs… Nous n’étions pas au lit depuis un quart d’heure que les insectes nauséabonds que je n’ose nommer nous en chassèrent…
Nous dûmes passer la nuit, très douce d’ailleurs, sur la vérandah, couchés tant bien que mal sur des fauteuils d’osier garnis de quelques coussins. Vers deux heures, notre jeunesse ayant eu raison des événements, nous dormions de tout notre cœur, quand notre pauvre Émilie accourut les yeux fous, les vêtements en désordre, en poussant des cris aigus.
Son voisin de chambre, un Grec, pris de boisson, avait enfoncé la porte de communication et s’était rué sur elle comme une brute. La pauvre fille tremblait si fort qu’il lui fallut un bon moment pour nous expliquer la chose. Nous parvînmes à comprendre que n’ayant qu’un simple chandelier de cuivre à sa portée, et retrouvant toute sa force de paysanne cévenole, elle s’en était si bien servie, que le trop galant Hellène avait le nez en bouillie et l’œil poché. Bientôt, tout l’hôtel fut sur pied. Il nous fallut subir un long interrogatoire et, comme les propriétaires étaient vaguement apparentés à l’assaillant, il s’en fallut de bien peu que la pauvre fille, victime d’un si abominable guet-apens, ne fût déclarée coupable pour avoir su se garder… Enfin nous pûmes quitter cet affreux asile et tout de suite, mon mari nous conduisit au quartier indigène.
C’était là-bas, derrière la vaste place d’Abdin, dans la vieille rue de Darb-el-gamamiz, au cœur même de la ville musulmane. Il fallait, pour s’y rendre, traverser d’innombrables labyrinthes parmi lesquels je me dirige aujourd’hui sans aucune peine, mais pour l’instant, il me semblait tout à fait impossible de pouvoir jamais arriver à m’y reconnaître. Ce furent d’abord une suite d’échoppes avançant sur la chaussée selon l’antique usage oriental et pourvues d’un plancher surélevé formant divan et garni de tabourets, sur lesquels clients et vendeurs s’asseyaient. Il n’y a pas au monde de démocratie plus réelle que celle qui règne entre tous les membres de la grande famille musulmane. En ce pays, régi pourtant par un système des plus autocrates, tout le monde fraternise et les différences de castes n’existent presque pas. Le médecin et l’avocat ne dédaigneront point de prendre place sur les tréteaux du marchand de calicot ou du parfumeur. Le maître du lieu reçoit, d’ailleurs, ses visiteurs avec une courtoisie parfaite et sait offrir à propos le narghilé, la tasse de moka ou de thé, le sirop de rose ou la limonade, selon le temps ou la saison. D’interminables causeries s’établissent et l’heure, si longue en terre égyptienne, passe en éternelles flâneries.
Ces visites fréquentes rendent la rue plus gaie et le magasin plus accueillant ; cependant, sur les trottoirs, les marchands ambulants circulent, criant leurs denrées ou leurs objets de pacotille ; les petites charrettes de légumes ou de fruits s’installent au petit bonheur. Tout cela passe, trotte, galope, hennit et piaffe sans interruption, les hurlements sauvages de cochers interpellant les piétons dominent tous les autres tapages.
— Chmalak — Minack ! — Aho réglack ![7]
[7] Ta gauche ! ta droite ! (C’est-à-dire faites attention à votre gauche ou à votre droite.) Parfois ils sont plus brefs encore et disent simplement : réglack (ton pied !).
Mais le passant n’en a cure et ne se dérange guère. Aussi les écrasés comptent-ils pour une bonne part dans la liste des accidents journaliers dans les villes égyptiennes.
VI
Ce qui me ravit surtout, ce jour d’arrivée, ce furent les étalages vraiment artistiques des marchands de fruits. Il faut aller dans de très grands magasins d’Europe pour trouver d’aussi gracieuses corbeilles d’oranges, d’aussi magnifiques pyramides de pommes et de poires, d’aussi jolies guirlandes de feuilles et de pampres disposées d’une main à la fois savante et naïve parmi l’amoncellement des présents de la terre. Mais ce qui achevait de donner à ce marché égyptien la note étrange qui me séduisait, c’était la variété des fruits et la teinte particulièrement chaude de leurs coloris. Pour le plaisir des yeux, les citrons d’un beau jaune tendre se mêlaient aux tomates couleur de sang. Les oranges à l’écorce dorée voisinaient avec les premières cerises et les premiers abricots. De grands régimes de bananes pendaient au-dessus des autres produits, comme une parure ; tout autour de l’échoppe, de larges fleurs de papier rose faisaient un cadre surprenant à ces choses, les rendaient plus appétissantes et plus désirables. Et sa petite robe relevée en corde autour de ses reins, son visage de singe réjoui couvert de mouches, un doigt dans sa bouche où les quatre premières dents pointaient, un bébé fellah se tenait bien sage dans une corbeille de dattes sèches, son petit derrière maigre à même les fruits qui seraient vendus tout à l’heure. A quelques pas, la mère, gravement, triait des cerises arrivées la veille du pays d’Asie et jetait les fruits trop mûrs au bébé, qui les attrapait au vol et les suçait de son air tranquille.