Et cela acheva de rendre ma situation difficile. Le soir, au lieu des veillées sur la terrasse, on se tenait à présent dans le hall autour du mancal où la braise crépitait, me rappelant bien tristement les joyeuses flambées de chez nous.
La maison si chaude en été devenait maintenant glaciale et ce n’était pas le feu ridicule du mancal qui la pouvait chauffer beaucoup. Frileusement, les femmes se couvraient de châles, de plaids et, ainsi accroupies autour du foyer antique, elles prenaient l’apparence de pitoyables Erynnies.
Seule, ma chère Azma gardait son prestige. Elle portait depuis l’hiver une superbe pelisse doublée de fourrures qui ne me semblait guère à sa place dans la maison surtout passée sur une horrible galabieh de flanelle grossière, mais qui lui donnait à elle, si jolie sous son masque oriental, l’air de quelque princesse byzantine au milieu de ses esclaves et de ses eunuques.
A présent, nous en avions trois ! L’oncle ayant ramené avec ses femmes les eunuques de la campagne, un pour chaque femme de la maison. Ils se tenaient assis près du feu tels des singes et leur occupation favorite qui consistait à peler des fruits secs et à les manger achevait la ressemblance.
On jouait au tric trac, au loto ou aux dominos.
Zénab s’était récemment vu fermer les portes du harem et le cœur d’Azma, en amenant et offrant au bey une de ses nièces, fillette de quatorze ans, replète et vicieuse.
La concupiscence du bey n’était un mystère que pour l’âme naïve d’Azma. Mais, cette fois, soit que les servantes indignées n’aient pu parvenir à cacher leur colère, soit que ses yeux d’épouse se fussent enfin ouverts, ma cousine surprit les coupables et chassa la jeune fille et sa misérable tante.
La petite n’étant pas esclave, le péché du mari demeurait sans excuse, et l’épouse outragée avait tous les droits.
Ahmed-bey ne brillait point par le courage. Il nourrissait un égal amour pour la tranquillité et pour la débauche. Son cas restait pendable devant la loi. Il se montra maussade mais résigné. Seulement la bonne humeur générale s’en ressentit. Il semblait qu’une lourde chape de mélancolie se fût abattue sur tout le monde.
Comme pour sceller la paix de son ménage, ma pauvre cousine commençait une grossesse pénible, l’ennui et la tristesse en furent accrus dans la maison jadis si joyeuse.