Et comme Eugénie ne passa qu’une soirée dans ce « home » d’occasion, le souper qui lui fut offert dans le cadre créé pour une heure coûta au souverain près d’un quart de million.
Les histoires de ce genre ne se comptaient pas sous le règne d’Ismaïl et ma cousine se plaisait à me les dire, en vraie Turque, amie du faste, toujours prête à applaudir aux gestes magnifiques et aux actes généreux.
Je la décidai à m’accompagner au Musée des antiques — alors à Boulac — je lui expliquai de mon mieux l’histoire de ce pays d’Égypte où elle était née et dont elle ne connaissait rien. Avec elle, je refis le pèlerinage de la citadelle et la descente du puits de Joseph.
La pauvre recluse se laissait ravir par le charme de ces promenades. Ses yeux d’ignorante insensiblement s’ouvraient. Un monde de sensations nouvelles s’éveillaient en cette âme faite pour une autre vie.
Un jour, le mari d’Azma lui défendit brutalement ces promenades.
Le lendemain, il exigea qu’elle quittât les corsages à la mode européenne que je lui avais appris à porter. Puis il lui fallut reprendre sa coiffure indigène, l’horrible mouchoir de coton que turques et fellahas gardaient encore toutes à ce moment en Égypte…
Enfin ce mari omnipotent interdit jusqu’aux leçons de français que je donnais patiemment à ma cousine chaque matin.
Lui aussi, malgré sa lourde apathie, avait remarqué le changement qui s’opérait chez la jeune femme. L’esprit et le cœur d’Azma s’ouvraient à la vie comme des fleurs et l’époux s’inquiétait de ces progrès où il n’avait aucune part. Cette femme, sa cousine, lui avait sacrifié vingt années de sa fragile existence ; il la traitait en esclave, sans brutalité il est vrai, mais aussi sans bonté d’aucune sorte. Cette créature qui lui avait donné sept enfants ignorait l’amour et cependant jamais peut-être aucune amante ne mérita mieux de le connaître. Je suis persuadée qu’il eût suffi d’une étincelle pour allumer, au cœur ardent que je devinais, la plus belle flamme dont ait jamais brûlé la plus violente amoureuse. Jamais Azma n’avait eu de son mari une parole de tendresse ou seulement d’affection. Aussi redoutait-il au delà de tout ce que ma présence de femme européenne pouvait apporter de perturbations inattendues dans son existence.
Azma, née Musulmane, devait conserver les mœurs du déluge. Il ne fallait point essayer de la soustraire à l’ambiance.
Les femmes du vieil oncle ne me voyaient pas non plus d’un très bon œil. Également sournoises, terriblement ignorantes et fanatiques, elles me haïssaient pour mon double titre de Franque et de chrétienne. Elles craignaient aussi le contre-coup de mon influence sur leur vieux mari qui, volontiers, écoutait le mien, seul mâle de la famille avant les fils de ces deux femmes — car maintenant toutes les deux en avaient un.