Un matin, comme nous étions toutes réunies autour du mancal, l’eunuque annonça la visite de Sett Pachau !

Mme Pachau, la colporteuse, était une forte personne à carnation flamande, portant allègrement ses trente-cinq ans… Elle arrivait escortée de deux gamins indigènes, qui déposaient avec soin aux pieds des femmes de la maison, deux énormes ballots de marchandises.

Quand ces ballots s’ouvraient, c’était le miracle !… Il en sortait de tout ! Depuis les toilettes complètes à bas prix, achetées en solde aux grands magasins, jusqu’à la chaussure et aux parfums… On voyait des peignes dorés, des éventails de plumes, des colliers de verre, des ombrelles, des pièces de toile, de soie, des dentelles, des savons et même des objets de ménage.

Esther Pachau, fille d’Isaac Pachau, cumulait les fonctions de vendeuse, d’acheteuse et de couturière. C’était elle qui fournissait les trousseaux des jeunes filles et les robes d’apparat de leurs mères. Elle servait les grands harems, et reprenait à perte les fournitures qui avaient cessé de plaire.

Elle exerçait encore bien d’autres commerces, prêteuse à la petite semaine et porteuse de billets doux quand, par aventure, une belle recluse avait ébauché quelque intrigue amoureuse avec un bey à travers les stores mal baissés de sa voiture, à la promenade de Choubrah.

Esther Pachau — Pachau comme on la nommait partout — était d’une complaisance extrême. Pourvu que ses services lui fussent payés, on pouvait sans crainte faire appel à son bon cœur. Elle ne refusait ai ses soins, ni sa peine.

Les eunuques, dont elle satisfaisait à la fois l’amour-propre et l’avidité en les faisant entrer dans les bénéfices de son commerce, nourrissaient pour elle un sentiment compliqué, mélange de mépris et de vénération. Ils admiraient surtout l’adresse inouïe avec laquelle elle se mouvait dans les situations les plus difficiles et le profit pécuniaire qu’elle savait tirer de ses moindres actes.

Pendant que Pachau était au harem, exhibant sa marchandise, le vieux père Isaac, courbé sous le double faix des ans et de la fatigue, tenait en laisse le baudet qui, depuis tant d’hivers, charriait les objets de leur commerce. De son côté, il faisait l’article dans la rue et vendait aux passants de menus bibelots, en attendant de commencer sa tournée personnelle dans les maisons chrétiennes et israélites, où les hommes sont admis.

Alors, on le voyait agiter furieusement sa sonnette et crier de sa voix encore puissante :

— Ago-Filo ! Ago-Filo (aiguille-fil).