De là le surnom « d’ago filo » donné en Orient aux colporteurs. Ils sont des plus rares aujourd’hui dans les rues du Caire ; les femmes, même indigènes, ne craignant plus d’aller elles-mêmes faire leurs emplettes dans les magasins. Mais il y a vingt ans, les Orientales eussent considéré cela comme une dérogation à leur titre d’épouses de hauts personnages ou de fonctionnaires. Aussi, les Pachau de toutes sortes, firent-elles de rapides fortunes en ces harems où, fatalement, on ignorait le prix de tout…

Chez nous, Azma luttait vainement contre Esther Pachau. Celle-ci demeurait toujours la plus forte. C’était pitié de voir les horreurs qu’elle débitait comme des marchandises de valeur. Aussi, quel mauvais regard elle me lança, le jour où j’eus la malencontreuse idée d’insinuer que ses objets ne me paraissaient plus tout à fait à la mode…

La visite dura bien trois heures. Toutes les femmes de la maison étaient là accroupies à terre autour de la marchande. Maîtresses, esclaves blanches et noires, les yeux brillants du même désir, les doigts caressant les étoffes, les lèvres ouvertes dans le même sourire. Quand la Juive partit, Azma sortit piteusement de son corsage la bourse de soie noire qu’elle y tenait serrée en bonne égyptienne, et, comptant son argent, elle eut un gros soupir de regrets ! Toutes ses ressources du mois avaient passé dans la vaste sacoche d’Esther.

Il en était ainsi partout, dans chaque maison où la colporteuse passait, drain terrible, redouté également des époux et des pères qui n’osaient sévir contre un usage si déplorable, mais que des siècles de préjugés avaient établi, et qu’on ne pouvait détruire sans toucher à la base même d’une société branlante, mais solide encore…

XXIV

Mon grand chagrin de n’avoir pas d’enfants me faisait envier toutes les mères qui me parlaient de leur nombreuse famille. Mariée depuis deux ans, et malgré que je n’eusse point fini ma dix-neuvième année, il me semblait que jamais cette joie ne me serait accordée de serrer contre ma poitrine un être à moi !…

A ce moment précis, la femme du Sacca (porteur d’eau), ayant mis au monde son dixième bébé, vint se plaindre un jour à Azma de leur épouvantable misère. Dix enfants, deux vieux à la maison et presque pas de pain !… Alors, une idée qui me parut sublime, traversa ma cervelle de pensionnaire, se croyant une femme très sérieuse… Si j’en adoptais un !…

Sitôt pensé, sitôt proposé. Je demandai à cette pauvresse de me céder en tout abandon une de ses filles, la petite Fatma, la moins laide, qui venait d’avoir quatre ans et qui me connaissait bien.

Je savais que mon cher mari aimait les enfants autant que moi, et je ne doutais guère de son approbation.

On m’accorda Fatma, au grand désespoir d’Émilie qui, plus avisée, se rendait bien compte des ennuis que nous donnerait cette adoption et surtout du travail qui lui incomberait de ce fait.