Dès le soir, je courus vers le plus beau des magasins de l’époque et j’achetai un véritable trousseau pour la petite.

Nous l’avions préalablement baignée et conduite chez un barbier indigène qui fit tomber avec les boucles annelées de son épaisse toison, une quantité de choses innommables dont il vaut mieux ne point parler.

Et la nuit, tandis que la pauvrette, après avoir fait le premier repas complet de sa courte vie de miséreuse, dormait à poings fermés dans le lit de ma fidèle servante, Émilie et moi nous cousîmes jusqu’à l’aube, petites robes, chemises, jupons, etc…, etc… Mon rêve de maternité dura tout un mois.

Je m’étais privée sans peine de tout ce que je souhaitais faire pour moi-même cet hiver-là, afin que « ma file » fût plus élégante. Je commençais à espérer que mes efforts pourraient aboutir, car l’enfant, d’abord sournoise et boudeuse, s’habituait et s’appliquait même à me satisfaire, avec cette surprenante facilité des égyptiennnes à s’assimiler, elle disait plusieurs mots français et en comprenait beaucoup d’autres. Et moi, dans cet ardent besoin de maternité, je m’attachais à cette humble créature que je voulais efficacement faire mienne.

Un jour mon amie Sophie m’envoya chercher. Je partis en recommandant à Émilie de surveiller attentivement Fatma qui me salua d’un « bonjour maman » qui me ravit.

Le soir quand je rentrai, Émilie m’attendait sous le porche. Je compris tout de suite qu’il s’était passé quelque chose en mon absence.

— Ah ! madame ! s’écria ma femme de chambre en m’apercevant, ces sales gens ont enlevé la petite !…

Je ne saisis pas tout de suite ses paroles… Il fallut qu’elle m’expliquât longtemps pour que la lumière enfin se fît. Je ne pouvais admettre tant d’ingratitude et de perfidie.

La mère de Fatma m’avait laissé soigner, nettoyer et vêtir sa fille, puis, la jugeant suffisamment présentable, elle l’avait reprise, elle et toutes les nippes que nous lui avions préparées, elle avait ensuite conduit l’enfant chez la femme d’un riche Pacha qu’elle connaissait pour avoir travaillé dans la maison.

Cette dame, émerveillée de la façon dont une si pauvre femme tenait sa fille, l’avait immédiatement gardée et promettait de la traiter comme sienne, afin d’éviter une charge à cette mère admirable…