J’étais à ce moment, pour tout ce monde privé de distractions, une véritable bête curieuse ; personne ne songeait à l’embarras cruel où on me mettait, en me le témoignant d’une façon aussi directe.
Mais, tout à coup, tel un vol de moineaux rapaces, la petite troupe se dispersa, une créature délicieuse venait vers moi et très simplement me tendait les bras.
Elle était belle, de cette beauté un peu flétrie, propre à certaines Turques trop passionnées et souvent malheureuses ; ses grands yeux fauves, ses cheveux d’un châtain sombre à reflets d’or sur lesquels était jeté un voile de gaze traînant derrière elle, son teint très pâle et le pli amer de ses lèvres lui donnait un faux air de nonne du moyen âge, une de ces nonnes consumées d’amour, usant leurs genoux en vaines prières, sur les dalles de l’autel. Et c’est une chose surprenante, même après l’avoir si bien connue, elle, dont la gaîté était charmante, même après l’avoir vue mère délicieuse de nombreux enfants, épouse trop aimante d’un mari indigne d’elle, toujours cette première impression m’est restée et c’est bien sous les traits d’une jeune religieuse que je la revois. C’était la cousine, presque la sœur aînée de mon mari, Azma, la fille du vieux pacha, mariée elle-même à son cousin, qui était aussi celui de mon mari, puisqu’ils étaient tous trois fils et fille de la même souche.
VII
Azma avait épousé Aly-bey professeur à l’École polytechnique du Caire. Il était son aîné de très peu, mais tous deux avaient près de quinze ans de plus que leur jeune cousin mon mari… La mère d’Aly-bey était la sœur de mon beau-père (mort depuis longtemps) et du vieux pacha Sélim Rouchdy. Cette dame était veuve et peu aimable. Très fervente musulmane, elle partageait son temps entre la prière, la lecture du Coran et l’élevage de lapins et de canards, dont la société rendait le voisinage de cette vieille personne insupportable, car ces jeunes animaux grandissaient à domicile, sur les fauteuils, dans les lits, partout…
A ce moment, elle se tenait debout derrière sa bru et me regardait sans trouver une parole de bienvenue ; pour celle-là aussi j’étais l’intruse, l’étrangère dangereuse et déjà détestée.
Quatre négresses levaient vers moi leurs têtes curieuses. Des Turques, des Égyptiennes et deux Abyssines complétaient l’ensemble.
Azma, maîtresse du lieu, m’avait prise par la main et me conduisait vers une vaste salle, dans l’angle de laquelle un grand lit de fer à colonnes se dressait, tendu d’une gaze rose brodée d’argent. Cette pièce me parut immense avec ses quatre fenêtres à la file et ses trois portes où les portières relevées et les battants des portes manquant, faisaient comme autant de place à la curiosité malveillante qui m’entourait. Les fenêtres n’avaient ni vitres, ni persiennes, mais seulement de lourds moucharabiehs que l’on ne baissait guère qu’aux soirs d’hiver. Elles ouvraient sur le vieux canal du Khalig, desséché à cette saison de l’année, mais qui, l’hiver, roulait une eau bourbeuse et glacée. De l’autre côté, une mosquée se devinait et je sus plus tard que, dans cette mosquée, se réunissait, durant les nuits du vendredi, la confrérie des derviches hurleurs…
La chambre se trouvait sommairement meublée d’un haut et très long divan garni de coussins, d’une table recouverte d’un jeté de percale orné d’une dentelle au crochet et sur laquelle étaient posées une demi-douzaine de gargoulettes de terre dans un plateau de faïence. Chaque gargoulette avait un petit couvercle en argent surmonté du croissant de Mahomet. Une glace de forme ovale était apposée à plat contre le mur passé simplement à la chaux. Un grand tapis européen couvrait les dalles. Je vois encore ce tapis que l’on semblait trouver magnifique autour de moi et qui avait été acheté à mon intention. Il montrait un fond vert avec de larges fleurs rouges et jaunes, de couleurs si voyantes que l’œil se fatiguait à le regarder.
Au plafond, les poutres étaient recouvertes d’une jolie couche de peinture byzantine, très effacée, mais jolie encore et cela, personne autour de moi n’en comprenait ni la valeur, ni la beauté.