Quand nous fûmes installées sur le divan, la vieille tante, Azma et moi, les autres femmes s’accroupirent autour de nous dans la posture du lapin de Florian ; seules, les négresses restèrent debout encadrant les portes de leurs faces noires. C’est encore une des nombreuses coutumes du pays que ce ramassis d’esclaves posées à chaque ouverture, écoutant curieusement ce qui se dit autour d’elles.

On prétend qu’au temps du terrible sultan Sélim, toutes les esclaves furent amenées et parquées séparément dans le palais du Khalife. A tour de rôle, on les faisait comparaître devant le maître suprême, et chacune à son tour était appelée à dire toutes les choses vues, toutes les paroles entendues dans le harem d’où elles sortaient. Celles qui refusaient de parler, avaient la langue arrachée. De cette façon Sélim arriva à connaître tous les mystères de la capitale.

On apporta le café.

Il est d’usage de le servir d’ordinaire sur un plateau de cuivre, dans la canaque entourée des petites tasses appelées Fingals[9]. L’esclave préposée à ce service dans les grandes maisons, ou la modeste négresse dans les demeures bourgeoises, verse à mesure le liquide bouillant dans les tasses et présente chaque tasse à l’invitée. Mais, aux grands jours, dans les familles de condition, il en est tout autrement. Une esclave blanche apporte la canaque sur une sorte de fourneau encensoir garni à l’intérieur de braise odorante, une autre tient le plateau comme un calice, une troisième sert et présente les tasses. Pour me faire honneur ce fut ce dernier mode que l’on employa.

[9] Au pluriel, Fanaghils.

La conversation avait peine à s’établir. Personne autour de moi n’entendait ma langue. Les dames s’exprimaient en turc et les servantes en arabe.

Vainement la cousine de mon mari, nature délicieuse et spontanée, essayait en phrases brèves de se faire comprendre de moi, je demeurais stupide, prête à pleurer. Mon mari m’avait appris à dire bonjour et à demander les trois ou quatre objets indispensables à mon premier jour d’arrivée. Mais je me trouvais incapable de suivre la moindre conversation et d’y répondre, et de cette cause, je pense, vinrent tous mes tourments, toutes mes inquiétudes et toute ma désespérance.

Alors, devant mon embarras croissant, la douce Azma eut une idée bien féminine dans sa touchante bonté. Elle alla dans la pièce voisine chercher son fils et le posa dans mes bras.

Il était blond et de ses grands yeux innocents, couleur de rêve, il regardait lui aussi, la petite étrangère qui le tenait. Mais il eut un geste charmant. Un joli sourire éclaira son frais visage et il enfouit sa tête mutine contre mon visage. Tout le monde cria au miracle ; l’enfant, paraît-il, était très sauvage, on ne s’expliquait pas la sympathie qu’il me témoignait sans me connaître.

J’étais ravie pour ma part, dans l’adoration profonde que j’ai eue de tout temps pour les enfants, de penser que, du moins, en cette demeure étrangère, j’aurais ce petit être à dorloter et à chérir. Et je commis ma première gaffe… Je savais dire le mot joli ! Je crus faire grand plaisir à la mère en le prononçant sur son bébé.