Héloua Kettir !! ! m’écriai-je…
Alors ce fut une consternation. Autour de moi, les esclaves se détournèrent, et vivement crachèrent par terre.
Je venais de jeter l’épouvante sur tout ce monde, en attirant peut-être, par cette exclamation malheureuse, le mauvais sort sur l’enfant…
Avant d’avoir ce dernier, la mère en avait successivement perdu cinq autres. Dire d’un enfant qu’il est beau ou aimable, constitue au pays musulman une terrible calamité. On doit toujours se dépêcher de le déclarer Oouaëche (vilain, affreux), pour éloigner de lui les esprits ténébreux qui l’environnent…
Pour l’instant, je me rendis bien compte qu’il venait de se passer autour de moi quelque chose de désagréable dont j’étais la cause involontaire, mais de là à deviner ma faute, il y avait bien loin… Aussi demeurai-je surprise et un peu attristée, quand la dada[10] de l’enfant se précipitant sur moi comme une furie, me l’eut littéralement arraché.
[10] Bonne d’enfants.
Qu’avais-je fait ? Qu’avais-je dit ?…
Ab ! que de fois depuis, j’ai dû me rendre compte de la divergence absolue existant entre les deux mondes… Celui d’où je venais, et celui où la vie venait de me jeter, pauvre petite, ignorante de tout en cette société étrangère, où je ne pouvais être que l’intruse et où tout pour moi se doublait du troublant mystère de l’inconnu redouté.
Pendant ce temps, mon mari demeuré en bas dans le Mandara[11] recevait comme l’aîné des descendants mâles de la famille les hommages de tous les visiteurs et eunuques de la maison.
[11] Appartement des hommes.