Il portait depuis peu le costume européen et, tel qu’il était là, avec sa redingote noire, coiffé d’une calotte de toile blanche, il me fit plutôt l’effet d’un malade d’hôpital en convalescence… Ses chaussettes de laine complétaient l’illusion… Il avait une grande barbe blanche, de larges yeux bleus et sa bouche édentée riait d’aise sous l’épaisse fourrure des moustaches. Son teint avait la patine d’un vieil ivoire. L’examen qu’il me faisait subir depuis un moment dut sans doute m’être favorable, car il m’attira vers lui de sa main libre et me caressant les joues et les épaules, il dit en turc à sa fille Azma, debout à mes côtés :
— Latifa ! (Gentille !)
Puis il me fit encore le grand honneur de m’obliger à m’asseoir sur le divan à ses côtés, et à tous petits coups il me tapotait en répétant :
— Anestouna ia benti… (Sois la bienvenue, ma fille !…)
L’entretien se prolongea quelques minutes, si toutefois je puis nommer ainsi un échange de paroles, auxquelles ni l’un ni l’autre nous n’entendions rien, car je me croyais obligée de dire quelques mots en français, que personne d’ailleurs ne comprenait.
Mon mari, ayant enfin vu partir les derniers invités du Mandara, remontait vers nous, et ce fut lui qui me traduisit les paroles de son oncle.
Celui-ci paraissait ravi de revoir le neveu si longtemps absent et il l’embrassa très tendrement à plusieurs reprises. Au moment où nous allions regagner nos chambres, le vieillard rappela mon mari et me montrant du geste :
— Il faut qu’elle soit musulmane, cette petite fille, ce serait trop dommage de la voir rester chrétienne…
Mon mari répondit prudemment qu’on y songerait.
Dans la chambre à coucher où l’on nous conduisit, deux surprises peu agréables m’attendaient. D’abord, les portes ne fermaient pas : il me fallut faire tomber les plis des portières et épingler les rideaux qui nous défendaient à peine de l’extérieur ; puis, je vis ma pauvre Émilie venir à moi, désolée :