Une des choses les plus surprenantes pour moi, fut de voir les femmes, ces mêmes femmes qui se couvraient la face devant le portier ou le porteur d’eau, partager, sans scrupule, le lit de leurs frères ou de leurs cousins. Cela ne tirait pas à conséquence. Les fils dorment souvent avec leurs mères jusqu’au jour du mariage. Mon étonnement parut scandaleux. Autour de moi, les regards semblaient dire :
— Comme ces Européennes ont mauvais esprit…!
Et je crois bien, en effet, que les intentions étaient pures ; le flirt, les caresses, les mille folies que l’amour inspire demeurant parfaitement inconnus à la race orientale, elle ne saurait voir de danger dans le voisinage de deux êtres sous un même moustiquaire, ces deux êtres étant d’ailleurs strictement vêtus et se couchant pour dormir et non point pour causer.
Les esclaves se posaient un peu partout selon les besoins de leur service ; seules, les négresses ronflaient côte à côte, sous la même couverture et sur le plancher sans matelas. Elles étaient parquées dans la pièce précédant ma chambre, et plus d’une fois, leurs ronflements m’empêchèrent de dormir.
Un petit escalier de bois conduisait aux terrasses. Il me sera donné de reparler bien souvent de ces terrasses dans mon récit, car elles devinrent par la suite mon lieu d’élection.
Je compris très vite le charme que les femmes indigènes trouvent à s’installer ainsi, dès le coucher du soleil, au sommet de leurs demeures. Là seulement, il leur est permis de respirer l’air du ciel et les parfums de la terre, libres de tout voile et dégagées de toute surveillance. Des nattes, des coussins sont jetés au hasard, et tout le peuple féminin de la maison arrive joyeusement. On apporte des fruits, du café, des bonbons, des instruments de musique et la petite fête commence.
Généralement un poulailler et un pigeonnier sont bâtis du côté le plus abrité du soleil ; devant les accords du concert improvisé, la volaille se réveille et mêle ses cris perçants aux chants des femmes et aux sons des mandores et des guitares. Ce qui d’ailleurs ne semble nullement déranger les musiciennes. Mais on se lasse vite en Égypte ; bientôt les instruments sont abandonnés et seul entre tous, le darrabouck continue son tamtam monotone, accompagnant le chant presque douloureux, d’une seule voix que personne n’écoute plus.
J’aimais notre rue pour sa couleur locale, pour tout ce que je devinais de mystérieux et d’étrange dans ces vastes maisons, étalant une architecture bizarre. Presque toutes avaient été les palais de pachas morts depuis longtemps. Sous leurs hauts plafonds garnis de poutres aujourd’hui branlantes, plusieurs générations avaient passé… Que de créatures charmantes s’étaient mirées dans ces étroites glaces que j’apercevais par les moucharabiehs entrouverts ! Que de crimes, que de violences s’étaient commis entre ces murs et dans ces salles basses, où mon œil ne pouvait plonger sans qu’un petit frisson me secouât toute…
Et comme ces maisons étaient vieilles et que l’on ne répare rien en terre égyptienne, les façades menaçaient ruine, et les portes ne tenaient plus ; quelques bâtisses même s’étaient écroulées sous le poids des siècles, et dans les rares pièces demeurées debout, des familles continuaient de vivre leur triste vie végétative. Les chambres sans toiture servaient de véranda, et le soir, quand la nuit était assez sombre, je distinguais vaguement des grappes de femmes assises sur le rebord des pierres, insouciantes du danger, heureuses de ce coin de misère où elles respiraient, où elles percevaient les rares bruits de cette rue tranquille entre toutes.
Les voisins d’en face ne passaient point pour riches, mais je sus que le chef de la famille était de bonne maison. Il avait servi sous le grand Mohammed-Ay et, demeuré veuf sans enfants, il s’était remarié à soixante ans avec une esclave abyssine, qui lui avait donné quatre filles. L’homme semblait très vieux. La femme, véritable loque, sans sexe et sans âge, se dérobait presque toujours aux regards des étrangers. Mais les filles circulaient sans cesse dans la maison, et je pouvais — tant la rue était étroite — entendre leurs paroles.