[15] Sorte d’invocation à Allah, intraduisible en français et qui peut signifier : Dieu clément !
A ce mot fatidique, tout le troupeau des femmes se sauve ou se voile. J’ai vu des esclaves blanches et même des dames prises ainsi à l’improviste, au passage du porteur d’eau, relever leur jupe sur leur tête, sans souci de montrer leurs jambes, pourvu que leurs traits restent cachés.
Les cuisines, cependant, n’offraient pas le plus curieux spectacle de la maison.
Quand il me fut donné de parcourir à ma guise l’appartement, et à mesure que la langue arabe me devenait familière, chaque jour amenait une découverte nouvelle. C’est ainsi que j’acquis bientôt la preuve que cette grande pudeur féminine, prête à se révolter d’indignation au seul regard d’un homme, n’était purement qu’apparente. Entre elles, les Égyptiennes ignorent toute contrainte.
Une femme indigène se dépouille de ses vêtements devant ses pareilles avec une extrême facilité.
Le moindre prétexte lui est bon : un insecte qui la pique, une épingle qui la gêne, la chaleur, le froid, une douleur quelconque, tout lui est une occasion de se mettre nue sans la moindre gêne. Une morphinomane, me voyant pour la première fois, se crut obligée de me montrer ses cuisses et son ventre, après un déjeuner chez une amie commune, pour que je m’apitoiasse sur les innombrables piqûres qui marbraient sa chair.
L’eunuque, non plus, ne compte pas ; on se déshabille journellement devant lui, et c’est même à lui que l’on a recours quand il s’agit d’aller chercher dans la jarretière le mouchoir ou la bourse de la dame en toilette de cérémonie et trop serrée pour se livrer, sans risques, à cette petite opération. Les poches n’existent en Égypte que dans les vêtements des femmes du peuple, mais ces poches, au lieu d’être dans la jupe, sont placées dans la fente du corsage, sous l’aisselle ; les robes se portent fendues des deux côtés, et très peu sur la poitrine. C’est par ces fentes que les mères donnent le sein à leurs nourrissons.
Dans les chambres, point de lit. On m’avait donné l’unique de la maison. Partout des divans faisant le tour de la pièce, des consoles dorées à dessus de marbre soutenant de hautes glaces, des tables assorties aux consoles et, sur ces tables, des plateaux de faïence ou de simples plats à rôti supportant des gargoulettes remplies d’eau fraîche et recouvertes d’un petit chapeau d’argent, destiné à préserver l’eau de la poussière et des bêtes… A terre, des matelas de soie (chiltas), sièges favoris des habitants du logis, qui ne prenaient place sur les divans que dans les occasions solennelles. Dans l’intimité de la famille, tout le monde s’accroupissait sur les chiltas. Les femmes y cousaient, fumaient, jouaient aux cartes ou aux dominos, plus commodément que sur n’importe quel siège. Une immense pièce recevait, au matin, tous les matelas et toutes les couvertures. Le soir venu, les esclaves dressaient le lit de chacun au hasard du caprice. En un clin d’œil, la couche était disposée ; un tapis supplémentaire sur le grand tapis européen couvrant la pièce ; sur ce tapis, deux ou trois matelas selon l’importance du dormeur, puis un drap de coton sur le matelas, l’autre cousu à la couverture, selon la mode orientale. Dans les maisons turques, ce second drap changé et recousu plusieurs fois par semaine est toujours propre ; mais, chez les indigènes, il sert à tant de personnes, et si longtemps, que les traces d’insectes y laissent de véritables dessins. Il en est de même des couvertures piquées très lourdes, et dont la plus élémentaire prudence ordonne au voyageur de se méfier.
Sur ce lit improvisé, on tend la moustiquaire de tulle ou de soie qui va se fixer aux murs par quatre cordons. Puis, on apporte l’indispensable veilleuse, sans laquelle un bon Oriental ne saurait dormir ; à côté, on place des cigarettes, des allumettes, un cendrier, une gargoulette, et la chambre est prête…
Le musulman véritable ne se dévêt point pour dormir. Il retire seulement sa robe ou ses habits européens, qu’il troque pour une longue simarre blanche, passée sur un et quelquefois deux caleçons de toile, serrés aux chevilles, échange son tarbouch ou son turban contre une calotte de toile et le voilà en costume de nuit. Les femmes gardent simplement leurs robes de maison et n’ôtent jamais leurs caleçons remplaçant nos pantalons de lingerie. Rien n’est plus laid que le caleçon d’une femme égyptienne. Semblable en tout à celui des hommes, il s’attache par un cordon de chanvre passé en coulisse autour de la taille et que l’on serre à volonté ; très large et fermé hermétiquement, il descend jusqu’aux chevilles et cache entièrement les formes. — La génération nouvelle a changé tout cela dans la classe aisée ; la jeune fille moderne fait exécuter son trousseau au dernier goût européen. — L’Égyptienne ne porte pas de chemise, mais une sorte de chemisette très légère ne dépassant point la taille ; là-dessus, deux ou trois robes superposées. Un mouchoir autour de la tête complète sa parure intime de jour et de nuit.