Je sus, depuis, que les aventures de ce genre étaient fréquentes dans les quartiers indigènes. Les grands hôtels et les maisons accueillantes n’ayant pas encore ouvert leurs portes aux étrangers, les amoureux, sous le masque du costume indigène, se rencontraient où ils pouvaient, dans les vieilles rues désertes et sous les porches des palais en ruine, sûrs de l’impunité.
Notre rue demeurait bien curieuse… Elle me semblait triste alors, parce que j’étais vraiment trop jeune, trop peu préparée à ce que fut ma vie ensuite, pour en goûter la paisible douceur.
J’ai souvent rendu grâce au sort de m’avoir précisément conduite dans cette rue et dans cette maison, Car j’y appris en peu de temps, par la simple force des choses et sans pour ainsi dire m’en rendre compte, ce que d’autres que moi, après vingt ans d’Égypte, ignorent encore. Le logis seul constituait une merveille. Depuis les mosaïques de la cour où poussait un lamentable palmier, montant droit comme un cierge vers les terrasses, étalant son feuillage en plumeau juste au-dessus de l’unique cheminée, jusqu’aux moindres moulures des plafonds à caissons, tout était, pour mes yeux, matière à surprise.
X
Le mandara occupait tout le rez-de-chaussée. Il se composait de six grandes pièces sommairement meublées de divans, de tapis et de guéridons recouverts de jetés au crochet. Les murs étaient simplement passés au lait de chaux.
Les cuisines, dans les sous-sols, représentaient pour mon imagination amie du fabuleux l’antre des sorcières.
Les négresses qui les peuplaient ajoutaient à l’originalité du tableau…
Rien ne peut donner une idée de la saleté et du désordre d’une cuisine indigène. Les maîtresses de maison n’y descendant presque jamais, le soin en est entièrement confié aux noires et aux femmes fellahas qui les tiennent dans un état repoussant. Beaucoup de ces cuisines n’ayant pas de cheminées, on cuit les aliments sur des sortes de foyer ajustés tant bien que mal à l’aide de quelques pierres et sur lesquels on pose les immenses Rallas (chaudrons sans anses, usités ici). Ces fourneaux, très primitifs, donnent une fumée telle, que les murs des cuisines se peuvent confondre avec les faces des négresses qui les occupent.
A terre, partout des immondices, des épluchures ; au mur, du sang coagulé, provenant des nombreux moutons égorgés constamment dans les maisons un peu importantes ; dans les coins, des casseroles fraternisent avec les cab-cab (chaussures des esclaves, sorte de patins de bois à hauts talons), des peaux de bêtes puantes exhalent une odeur pestilentielle. Des régimes de dattes ou de bananes se balancent devant les fenêtres, faisant face aux bouquets d’ail et d’oignons. Des chats faméliques rôdent dans l’ombre et, parmi tout cela, les esclaves, reines de ce lieu ténébreux, vaquent à leurs occupations, la robe relevée autour des reins, leurs caleçons sales retroussés au-dessus du genou, les pieds et les bras nus. Elles chantent quelque bizarre mélopée soudanaise dont l’étrange tonalité s’harmonise avec les choses qui les entourent. Ou bien, accroupies autour du foyer, elles fument… les jeunes des cigarettes, les vieilles d’étranges pipes à long tuyau rapportées de leur pays par quelque marabout complaisant.
Le sacca (porteur d’eau) est le seul être mâle qui franchisse le seuil du gynécée. Quand il entre dans une demeure, il doit crier très fort : Ia Satter ![15]