Émilie, moins prude que moi, s’amusait ; peut-être un peu du paganisme grossier des ancêtres barbares était-il demeuré dans son âme cévenole… toujours est-il que cette fille très chaste eut ce mot exquis quand je la réprimandai d’avoir, par son attitude complaisante, encouragé ces jeux qui me choquaient si fortement :

— Oh ! Madame, il n’y a pas de mal. C’est si noir !…

Le soir de ce jour, à l’heure où le soleil disparaît, il me fut donné d’assister à une chose curieuse. Sans l’avoir voulu, je vis tous les gestes, j’entendis tous les propos d’un rendez-vous d’amour.

J’étais cachée derrière un des moucharabiehs de la façade regardant la rue ; je pouvais apercevoir chaque passant, mais nul ne pouvait deviner ma présence. J’entendis une toux légère et je distinguai sous le porche d’une vaste maison inhabitée, une élégante silhouette féminine, sévèrement drapée dans les plis de la habara égyptienne. Tout de suite, un homme s’avança. Il était vêtu à l’européenne et, bien qu’il fût coiffé du tarbouche national, je n’eus pas une minute d’hésitation. Cet homme ne pouvait pas être un musulman… Si j’avais conservé le moindre doute, la seule façon dont son regard à la fois volontaire et caressant enveloppa cette femme, me les eût ôtés.

Maïs quelle ne fut pas ma surprise en entendant leur conversation. Ils parlaient français !…

Certainement, ni l’un ni l’autre n’étaient au Caire depuis bien longtemps, car ils s’entretinrent d’abord des dernières nouvelles parisiennes, avec une telle connaissance des faits, qu’ils me parurent en avoir été en partie les témoins.

Après un rapide examen, l’homme, tout à coup rassuré par le silence environnant, ouvrit les bras et sa compagne se blottit frémissante sur sa poitrine. Ils échangèrent un baiser qui me sembla durer un siècle… puis je perçus, comme un murmure, des paroles tendres, des serments, des promesses, et toute l’ineffable litanie des mots que, depuis le commencement des civilisations, les amants ont coutume de redire entre eux. Ils se séparèrent dans une dernière étreinte et j’entendis la femme prononcer :

— A demain, là-bas !…

Là-bas ! Quel était ce paradis d’amour dont ils parlaient ? Je ne le sus jamais, pas plus que jamais, dans le long séjour que j’ai fait en Égypte, je ne devais connaître le nom et l’histoire de ces inconnus, dont, bien innocemment, je venais de découvrir le secret.

Je me sentais coupable et n’osais quitter la fenêtre ; il me semblait qu’une sorte de pacte me liait à la destinée de ces êtres, mon cœur battait à se rompre à l’idée qu’ils pouvaient être surpris et châtiés.