Tandis qu’aujourd’hui le moindre moudhir (préfet) d’une petite province reçoit ses amis à la Franque, autour d’une table européenne, avec une argenterie étincelante et du linge cylindré, autrefois, j’ai vu, chez des princes, le même couvert rudimentaire dont j’ai parlé plus haut, et j’ai bu, dans le verre commun, une eau point filtrée, rouge encore du limon du Nil…

Après le repas, les esclaves apportaient le techte, sorte d’aiguière en or, en argent ou en simple terre, accompagnée de sa cuvette. Chaque personne prenait des mains d’une négresse, le savon en forme de fruit, à la mode en ce temps-là, et fortement parfumé au musc ; puis, l’esclave préposée aux ablutions s’agenouillait devant elle et lui versait doucement l’eau sur les mains. Le savonnage durait longtemps. Il est de bon ton de faire beaucoup mousser le savon quand on se lave… Puis, rincées, rafraîchies, les mains étaient essuyées par une troisième servante à l’aide d’une serviette brodée d’or. La même serviette, bien entendu, sert à toutes les lèvres et à tous les doigts. On juge de l’état de malpropreté et d’humidité, dans lequel elle parvient à celle qui l’emploie la dernière.

Le verre non plus n’est jamais essuyé. C’est là une coutume à laquelle je ne suis jamais parvenue à me faire ; et, bien souvent, il m’est arrivé de ne point boire aux différents repas où je fus invitée.

La nourriture, servie à ce déjeuner, différait absolument des mets moins compliqués peut-être, mais parfaitement sains et bien préparés, que j’avais vu servir à la table paternelle.

La façon dont mes compagnes mangeaient me dégoûta profondément, et, bien que je fusse toujours servie la première et que l’on m’eût donné une fourchette et un couteau, il me suffisait, pour être écœurée, de voir toutes ces mains s’abattre dans le plat commun et en ressortir luisantes de sauce et de graisse.

Tout, ce jour-là, me parut mauvais… Les coulis sentaient le beurre rance (ce terrible beurre fondu qui s’emploie ici et où l’on incorpore le suif en parties égales), la cannelle, la coriandre, le gingembre…

On m’offrit du vin de palmes dont il me fut impossible d’avaler plus d’une gorgée, mais les invitées, retenues en mon honneur autour de ce plateau, en firent leur régal.

Une heure après le repas, tout le monde était légèrement en folie. De nouveau, les danses recommencèrent, et, comme je ne riais pas, étourdie, hébétée, le cœur lourd d’une incommensurable tristesse, Zénab, la bouffonne, par une pensée charitable sans doute, s’approcha de moi et, se retournant brusquement, releva sur sa tête sa longue robe. Elle ne portait pas le plus léger vêtement en dessous. Elle recula un peu pour que l’effet sans doute fût plus efficace, puis se mit à danser.

Je me levai et je courus sur la terrasse, au grand scandale de mon entourage.

Mais là un spectacle identique m’attendait. Ma femme de chambre assistait aux mêmes danses grotesques… Les négresses, riant de toutes leurs dents, avaient enlevé leurs caleçons de cotonnade et, leurs galabiehs relevées à tour de rôle, se tournaient, étalant leurs formes opulentes et couleur de cirage.