Déjà, un accident de machine nous avait immobilisés quinze heures à La Ciotat. L’Ebre qui nous emportait était trop endommagé pour continuer sa route ; il fallut transborder sur le Peluse.
Ici se place le premier événement curieux parmi le chapelet de mes souvenirs. Durant le temps qu’on déchargeait les marchandises, nous avions pris la route des champs, en ce pays que nous ignorions. Nous suivîmes un petit sentier fleuri d’aubépines et tout à coup, nous nous trouvâmes dans le cimetière de La Ciotat.
Le soir tombait. Une brise légère passait sur nos têtes, charriant le parfum des premières fleurs du printemps. Cher printemps de mon doux pays de France, que je n’ai plus revu, jamais…
Nous nous assîmes sur une pierre tombale, l’âme noyée d’une tristesse infinie. Sur un mûrier, tout près de nous, le rossignol égrenait ses trilles, l’heure était à la fois si profondément douce et si voluptueusement mélancolique, que je ne savais plus si j’étais heureuse, ou si je détestais la vie, dans ce champ de mort qui semblait un jardin de rêve.
Et voici qu’une chose extraordinaire se produisit. Autour de nous, des oiseaux bizarres passèrent. Toutes les couleurs du soleil couchant brillaient sur leurs plumes ; et de chaque arbre et sur chaque tombe, un perroquet s’envolait en poussant des cris aigus. Je me crus le jouet d’une subite hallucination. La vérité était bien plus simple. Un navire marchand, chargé de ces bêtes qu’il emportait d’Anvers, avait fait naufrage, la veille, sur nos côtes et les perroquets peuplaient la contrée… Avec eux, la Magie de l’heure s’était évanouie…
Le lendemain, le Peluse nous recevait ; il devait nous conduire à Alexandrie…
A peine étions-nous en route, le vent nous prenait de côté, et jusqu’à Naples les violons ne quittèrent plus les tables.
Deux heures du matin sonnaient à bord, quand, à la lueur fulgurante des éclairs, j’entrevis la vieille Parthénope. Le Vésuve lançait dans le ciel obscur, de minces fusées lumineuses et de hautes colonnes de fumée que l’opacité des ténèbres ne permettait pas d’apercevoir. Tous les passagers raisonnables demeuraient sagement dans leurs couchettes ; mais mon mari pas plus que moi, n’étions de ceux-là…
Notre jeunesse étouffait sur ce navire, et nous voulions en sortir coûte que coûte : aussi acceptâmes-nous avec enthousiasme la proposition du docteur, qui, en bon confrère, s’était offert à guider mon mari et moi-même, dans la ville inconnue.
J’ai souvent pensé depuis à cette promenade originale sur les quais de Naples, et dans la rue de Tolède en pleine nuit, sous une pluie diluvienne…