Nous avions d’abord voulu marcher pour nous dégourdir les jambes, mais le roulis nous avait trop éprouvés, nous ne savions plus… La pluie qui nous fouettait, et le vent qui faisait rage, rendaient notre équipée si désagréable, qu’il nous fallut accepter les bons offices d’un cocher noctambule : il dut nous trouver grotesques, mais l’appât d’un gros pourboire le rendait obséquieux.

Le jour nous surprit sous les colonnades de l’église San Ferdinando qui fait face au théâtre San Carlo.

Ah ! le triste matin !…

Malgré que l’on fût dans la semaine pascale, on eût dit la brume grisâtre d’une aube hivernale. Le soleil ne se décidait pas à se montrer… Et de cette aurore sur la terre italienne, à mon premier réveil hors du joyeux pays natal, une mélancolie profonde m’enveloppait… Je m’étais fait une Italie de rêve dans mon cerveau de petite fille, et voici que je retrouvais les brouillards glacés des cités du Nord, avec la note si vulgaire du peuple de Naples, note originale et amusante, sous un clair soleil, mais triste à mourir par ce temps des contrées boréales. Aux fenêtres, des loques sordides pendaient lamentables… dans les rues encore salies par la boue de plusieurs jours, des immondices traînaient, écorce d’orange, pelure de pommes et de courges, résidu de tomates écrasées ; un relent pestilentiel se dégageait de ces détritus et, dans le jour naissant, sous le ciel livide, les voix nasillardes des premiers marchands ambulants montaient étrangement monotones et grossières à la fois.

Nous errâmes jusqu’à midi. Le soleil décidément ne voulait pas se montrer ; et ce fut sous la pluie encore qu’il nous fallut regagner le bord, où nous fûmes accueillis par les railleries de nos compagnons de route.

Ceux-ci bien reposés par la première nuit tranquille depuis Marseille, lestés d’un lunch copieux, et chaudement couverts, nous regardaient d’un œil ironique… Et je me figure que nous devions en effet faire triste mine avec nos vêtements trempés, nos cheveux ruisselants d’eau et nos visages défaits de promeneurs nocturnes. Mais c’est le miracle de la jeunesse que les plus violentes fatigues s’effacent sur des fronts d’adolescents, après quelques minutes de délassement et un bon repas. Une courte sieste, une tasse de thé, une tranche de rosbif, suffirent à nous rendre nos forces. Quand, vers quatre heures, le Peluse leva l’ancre, nous avions oublié notre mauvaise nuit et nous pouvions admirer la ville, par une coquetterie bizarre, elle se montrait à nous dans sa beauté souveraine, à l’instant précis où nous la quittions. Les nuages s’étaient dissipés, la mer était redevenue d’un bleu de turquoise et le ciel n’était plus sur nos têtes qu’un vaste manteau de lumière ; le Château de l’Œuf se dressait superbe sur la hauteur et les jolies maisons multicolores descendaient en ribambelles gracieuses jusqu’au rivage. Une véritable flottille d’embarcations nous faisait cortège, chargées de musiciens aux voix chaudes, murmurant des cantilènes napolitaines, avec accompagnement de violons, de mandolines et de guitares.

Ah ! le charme de Mandolinata et la douceur de Santa Lucia écoutés ainsi, comme dans le dernier cri de la terre que l’on quitte avant le départ sur l’inconnu de la haute mer !…

Cela ne ressemble à rien de connu et je ne pense pas qu’on le puisse oublier, après l’avoir une fois entendu.

Les Iles heureuses cependant nous entouraient, Ischia, Procida, Castellamare, charriant vers nous la fragrance délicieuse des chemins en fleurs, nids de verdure, coins ignorés, où l’âme des dieux semble demeurer encore, et planer, mystérieuse et dominatrice, autour des êtres.

Et ce fut le large… Journées monotones et magnifiques, soirées interminables, où le passager semble traîner sa vie, dont les minutes comptent double…