Il prenait ses repas dans cette pièce que je voyais et j’en pouvais suivre chaque service.
Trop arthritique pour s’asseoir à terre, il mangeait, à demi vautré sur son divan, devant un guéridon volant où ses filles plaçaient le plateau traditionnel. La femme préparait les aliments et la servante les apportait des cuisines, dans une large manne d’osier, chaque plat muni de son couvercle. Mais seules, les filles présentaient ces plats, s’occupaient du père. Et rien n’était plus étrange et plus touchant que la vue de ces quatre vierges noires, en adoration devant ce vieillard tout blanc, qui semblait leur aïeul, un aïeul très beau, très patriarcal et très bon qu’elles servaient en esclaves et en filles très tendres à la fois. Pour ces créatures de couleur, le père représentait l’homme de race supérieure, le Circassien guerrier, descendant de ces terribles mamelouks, dont les hauts faits vivaient encore en toutes les mémoires égyptiennnes. C’était comme une apparition biblique qu’il m’était ainsi donné de voir tous les soirs et dont je ne me lassais point.
XI
Le lendemain de mon arrivée les visites affluèrent. Ah ! ces visites !… Bientôt elles constituèrent pour moi un véritable supplice. On venait me voir comme une bête curieuse et malgré toutes les excuses que je pouvais alléguer, il me fallait paraître, m’exhiber, tourner sur toutes les faces devant les matrones, amies ou parentes de la famille, désireuses de se rendre compte si mon mari avait eu bon goût. Généralement, l’examen était favorable. Après avoir touché mes joues, mes cheveux, mes bras, ces dames hochaient la tête en signe d’approbation. Mais presque toujours, elles avaient une restriction.
— Pourquoi es-tu si maigre ? Il faut engraisser, ma fille, les hommes aiment les femmes dodues.
Ma taille mince les navrait. Souvent on me demanda si j’étais malade.
Un autre geste, fréquent dans le monde féminin d’alors, et qui me révoltait, acheva de me faire prendre en horreur ces visites quotidiennes.
Les femmes un peu âgées ne manquaient point, après m’avoir observée, questionnée, palpée, de me taper sur le ventre en prenant des airs mystérieux.
— Il n’y a rien là-dedans ?
D’abord, je ne compris pas, il fallut les rires joyeux de l’entourage pour m’éclairer sur la signification du geste.