Pour ces pauvres êtres que la maternité seule relève dans la maison de l’époux, l’enfant est la plus évidente consécration de leur règne. N’en pas avoir constitue une tare, dont elles n’arrivent pas à se consoler, car la stérilité fait planer sur leur tête la terrible menace de la répudiation, qui en est d’ailleurs presque toujours la conséquence.
Donc, si moi, étrangère, chrétienne, je joignais à ces deux malheurs celui de n’être point mère, c’en était fait de l’amour de mon mari ; et ces femmes croyaient certainement me témoigner le plus visible intérêt en me questionnant sur le sujet unique qui leur parût mériter attention. Aussi quels regards de pitié ou de mépris il me fut donné de saisir au passage quand j’avouais « qu’il n’y avait rien » ! Je me suis heureusement rattrapée depuis, et ce ne fut pas sans fierté, que je montrai plus tard mes trois enfants, qui se suivaient à un an de distance.
Du coup, le dernier espoir que la famille avait conçu de voir mon mari me quitter pour prendre une femme musulmane, s’envola.
Quelquefois les observations étaient plus directes.
— Pourquoi n’abjures-tu pas le christianisme, tu n’aimes donc pas ton mari ?… Que feras-tu après ta mort si tu es séparée de lui ?…
Je changeais habilement de conversation, ce sujet m’étant devenu parfaitement insupportable. Mais toujours on y revenait et je sentais à quel point nous étions détestés là-bas. C’était aussi des questions extravagantes sur nos mœurs, nos coutumes, et surtout les relations des hommes et des femmes d’Europe entre eux dans l’état libre et dans le mariage. On ne peut se figurer les histoires véritablement extravagantes que les maris d’ici racontent à leur harem. On nous prête des habitudes monstrueuses, dont la stupidité n’aurait d’égale que l’impudeur. J’ai eu grand’peine à détruire chez celles qui m’écoutaient, sans parti pris, les préjugés innombrables qu’elles nourrissaient à l’égard des ménages de France. Pour leur crédule imagination, il n’était pas d’abominations auxquelles ne se livrassent sans vergogne les plus vertueux époux de notre pays.
L’instruction que l’on commence à donner aux petites Égyptiennes et surtout les voyages que beaucoup d’entre elles font maintenant en Europe, auront bientôt raison de ces sottes croyances, mais à l’époque où j’arrivai, les femmes qui avaient traversé la mer se comptaient au Caire et cela n’était point pour augmenter leur prestige. J’ai vu une vieille dame très rigide refuser de recevoir une jeune fille musulmane, dont le frère avait parachevé l’éducation, en l’envoyant cinq ans dans un couvent de Montpellier. La vieille dame timorée considérait la créature assez éhontée pour avoir pu vivre si longtemps à visage découvert au pays des infidèles comme une charmoutta (fille de mauvaises mœurs) dont une honnête mahométane devait fuir l’approche.
Les visites se succédaient toujours dans le même ordre et s’accomplissaient selon les mêmes rites immuables.
Les dames de bonne maison arrivaient flanquées de leur eunuque. Celui-ci, dès le seuil, frappait trois fois dans ses mains pour annoncer ses maîtresses. Aussitôt les esclaves se précipitaient :
— Tffadal ! (Donnez-vous la peine.)