Et l’eunuque alors saisissait la femme la plus âgée ou la plus influente, parmi celles qu’il accompagnait et la hissait tant bien que mal jusqu’au palier. Là, baise-mains et prosternation des esclaves blanches et noires. Ensuite, on se dirigeait vers la pièce, où la maîtresse du lieu tenait, ce jour-là, sa réception.
Les embrassements et les poignées de mains duraient dix bonnes minutes ; puis, comme par un truc de féerie, les voiles tombaient, les Habaras de soie noire glissaient sur les reins des visiteuses et elles se montraient raides et dignes sous leurs robes d’apparat. Jeunes et vieilles étaient vêtues des mêmes étoffes de satin ou de faille claire ; sur leurs têtes, les mêmes mouchoirs de gaze à fleurs, agrémentés de passementerie ; presque toutes ornaient leurs fronts et leurs corsages de fleurs artificielles. Mon étonnement fut au comble, en voyant, un matin, une jeune femme très élégante, qui portait une couronne de mariée. Les fleurs d’oranger ne représentaient pour elle aucun symbole, et ce diadème virginal lui semblait du meilleur goût. Les Turques venaient généralement en toilette européenne, mais, ignorant encore la façon de les porter, elles arrivaient, avant midi ou tout de suite après déjeuner, en robes de bal venues de Paris à grands frais. Et pour ajouter à l’originalité de l’effet, elles étaient parées de l’Ezazieh, sorte de turban de gaze paré de fleurs et se posant un peu en arrière et sur le côté de la tête. Cette coiffure assez seyante n’est plus portée aujourd’hui que par les très vieilles femmes.
Pour les jeunes Turques de cette génération, les boucles et les chignons modernes ont remplacé mouchoirs et turbans. Et c’est encore un gros sujet de scandale pour les bonnes musulmanes, qui n’admettent point qu’une femme mariée montre autre chose de ses cheveux que le bout des nattes qui pendent sous le mouchoir en pointe dans le cou. Seul, l’époux a le droit d’admirer la chevelure de sa compagne.
Les Turques de très grande maison s’habillaient déjà à la mode européenne ; les Égyptiennes portaient la galabieh, pareille chez toutes, ne variant guère que par la couleur. La bottine et le soulier noir étaient encore inconnus. Les petits pieds sortaient à demi, de mules de satin ou de lampas d’or ou d’argent, assortis à la toilette.
Les femmes de condition modeste se chaussaient de babouches éculées, qu’elles avaient soin de laisser devant la porte. Il y a bien peu de temps que les femmes comme il faut elles-mêmes, gardent leurs chaussures dans l’intérieur des appartements. Autrefois et encore à l’époque où j’arrivai, l’usage voulait que l’on se déchaussât chez ses hôtes, comme à la mosquée.
Les femmes qui n’avaient pas les moyens de s’offrir un eunuque, arrivaient accompagnées d’une ou plusieurs esclaves ; les très humbles se contentaient d’une servante Fellaha. Mais bien rares étaient celles qui n’amenaient pas quelques amies.
Aussi les visiteuses avec leurs voiles sombres, leurs yechmack blancs, me faisaient-elles l’effet d’un couvent de religieuses en voyage.
Ce fut au cours d’une de ces nombreuses visites que j’entendis l’histoire de la princesse X. Mère d’une charmante tête, portant couronne aussi, et dont il est question souvent à l’heure actuelle dans les journaux parisiens, cette princesse faisait alors son premier voyage en Europe. Elle débuta par un séjour à Carlsbad où ses médecins l’avaient envoyée. A demi délivrée de la contrainte que lui imposaient son rang et sa qualité de musulmane en Égypte, elle se livra aux pires folies. Alcoolique invétérée, elle se mit à boire d’abord à table, puis chez elle, le soir, dans sa chambre, les vins de choix qu’un maître d’hôtel obséquieux s’empressait de lui servir. Une nuit les domestiques étant couchés, elle se fit servir du champagne et s’amusa avec ses suivantes à casser les goulots des bouteilles contre les murs. Ses voisins de chambre s’étant plaints, on fut prévenu en haut lieu et la princesse reçut l’ordre de se contenter d’eau, sous menace d’être immédiatement renvoyée au Caire.
Alors, dans l’impérieux besoin de son nouveau vice, la dame s’accoutuma à vider les flacons d’eau de Cologne et d’eau dentifrice. Les suites de ce régime furent désastreuses. La pauvre princesse fut un jour surprise par un de ses cousins dans un tel état d’ébriété qu’on décida aussitôt son retour en Égypte. L’histoire, absolument authentique, faisait alors le tour des salons cairotes.
Les visites se prolongeaient très longtemps. Souvent, on gardait les étrangères toute la journée. Quand elles demeuraient dans un quartier un peu éloigné, elles passaient la nuit et quelquefois plusieurs jours. Le soir venu, on apportait des matelas, on dressait les moustiquaires et cela se faisait très simplement, comme une chose toute naturelle, les amies devenant de la famille sitôt le seuil franchi.