Je fus reçue par l’institutrice, une Allemande parlant couramment notre langue, et que je jugeai tout de suite de bonne maison. Elle sut, en quelques phrases, me mettre à l’aise et je goûtai, depuis, quelques heures agréables en sa compagnie. Je vis aussitôt qu’elle avait su conquérir une grande autorité dans la maison et cela pour le bien de tout le monde.

Tout dans cette famille se faisait à l’européenne. L’ameublement des pièces immenses, le service, la table, eussent facilement servi de modèle à bon nombre de demeures de chez nous.

Les jeunes filles vinrent à moi simplement, et je les trouvai charmantes. Toutes trois parlaient le français et l’allemand avec une égale pureté. La seconde, Fahima, était d’une beauté remarquable. L’aînée plaisait surtout par la flamme sombre qui se dégageait de ses grands yeux noirs et par la mobilité extrême d’une physionomie intelligente et bonne. Saf-Saf, la dernière, était pour l’instant une longue fillette brune toute en jambes et en bras, dont les réflexions audacieuses ne manquaient pas de piquant.

Au moment où j’allais partir, après avoir goûté aux confitures d’usage et au moka parfumé, les deux grandes filles eurent ensemble le même cri :

— Voilà papa !

Papa, c’était le ministre !… Le premier pacha important qu’il m’était donné de voir.

Hélas ! celui-là non plus n’avait rien d’oriental au vrai sens que nous avons coutume de donner à ce mot.

Correctement sanglé dans une redingote dernier modèle du bon faiseur, la démarche élégante, l’air un peu las, avec sa belle face très pâle, ses rares cheveux gris, sa moustache blonde, et ses yeux d’une nuance indécise, n’eût été le tarbouche dont il était coiffé, le ministre semblait bien plus français qu’égyptien ou même turc. Depuis, l’âge et la maladie ont accentué les traits caractéristiques de sa race. Le nez s’est busqué plus fortement, l’œil a pris ce regard fuyant, si fréquent chez le Turc et l’Arménien, la bouche ce pli spécial à ceux qui toujours ignorèrent le sourire, mais pour l’instant et tel qu’il était, M… me sembla très beau.

Il prit de mes mains la missive que je lui apportais, et me questionna sur son « cher ami » M. Mismer.

Il m’assura de sa sympathie et me promit de faire l’impossible pour caser avantageusement mon mari.