Je rencontrai là le peintre de Maddrazo alors sous le coup d’un chagrin récent et dont la belle figure gardait l’empreinte d’une tristesse profonde, M. de Lassus, Albert Wolf, et tant d’autres. Des membres de l’Institut, des poètes, un vieux général dont j’oublie le nom et un botaniste qui, le premier, me donna le goût des plantes que je ne connaissais guère. Trop timide et trop ignorante pour oser me mêler à la conversation générale, j’écoutais de toutes mes oreilles et je regardais de tous mes yeux. Dans ces réunions qui devinrent ma meilleure joie, je connus le charme des causeries intéressantes et je compris l’influence de certains hommes sur leur milieu.
A ma grande honte, je représentais le côté musical de la soirée. Entre le dîner et le thé il me fallait exécuter, pour le plaisir de mon hôte, quelque sonate de Beethoven ou une romance de Mendelssohn. Il n’aimait pas m’entendre jouer Chopin, sous le prétexte que j’étais trop jeune pour cette musique. Plus tard, j’ai compris son idée et reconnu qu’elle n’était point sans fondements.
M. Mismier, Alsacien de Strasbourg, avait lui-même parfait son instruction par une étude de tous les instants. Il parlait l’anglais et l’allemand comme le français et la littérature allemande lui était particulièrement familière ; par lui, je connus la beauté des poèmes de Schiller. Je m’étais, sur ses conseils, remise à l’étude de l’allemand, qu’il parlait assez souvent avec moi, et pour lui complaire aussi, je repris le latin commencé au couvent. Il dirigeait mes lectures et par un choix approprié à mes connaissances, les rendait à mesure plus attrayantes et plus utiles. Une seule chose m’ennuyait toujours profondément et cela je crois bien le désespérait : c’était La Revue positiviste…
Jamais je ne pus lire plus d’un article à la fois et je le lisais comme un pensum. Depuis, il m’a été donné de lire bien des choses ennuyeuses et d’y prendre même un certain plaisir, mais à seize ans, je dois avouer que je n’avais aucune disposition pouf ce genre de littérature sèche et sans charmes.
Quand nous quittâmes Paris pour l’Égypte, M. Mismer me remit plusieurs lettres de recommandation pour différentes personnalités du Caire.
Celle que je portai la première, fut pour le juge M. Erbout (aujourd’hui en retraite, je pense), et qui occupait alors dans la capitale égyptienne, une importante fonction aux tribunaux mixtes.
Quand nous nous présentâmes chez lui, mon mari et moi, il souffrait d’une épouvantable rage de dents et fut assez aimable pour nous recevoir quand même. C’était le premier Français que je voyais au Caire et j’ai gardé de lui un excellent souvenir. Malheureusement, sa femme se trouvait absente et il alla la rejoindre bientôt après en Europe. Il vint me voir trois fois dans le harem…, je ne l’ai plus jamais rencontré depuis.
Une seconde lettre était pour le ministre des affaires étrangères, la troisième pour le ministre de l’intérieur. J’en avais encore une pour le directeur de l’instruction publique et une dernière pour le juge de S…
La deuxième lettre que je présentai, fut celle destinée au ministre des affaires étrangères M… Pacha, dont il me sera donné de parler souvent dans ce récit. C’est un des rares ou plutôt le seul ministre égyptien, qui ait eu l’habileté de conserver trente ans son portefeuille, malgré l’état constamment précaire de sa santé. Pour l’instant, il devait sa charge aux nombreux services rendus sous l’autre règne au Khédive Ismaïl, père de Tewfick, vice-roi d’Égypte à mon arrivée. Pour mieux consolider sa puissance, M… Pacha, encore simple officier, avait accepté des mains de son souverain, une femme choisie parmi les calfas du palais. Cette femme, jadis très belle, était sensiblement plus âgée que son jeune époux, mais ces choses ne sont point pour effrayer un Turc ambitieux. Ce mariage devait si rapidement faire la fortune de M… Pacha, qu’il n’eut pas à le regretter. Très souple, très intelligente, la calfa sut si bien manœuvrer à la cour, que toutes les difficultés qui se dressaient tombèrent successivement devant les pas de son mari. A chacune de ses visites au palais, elle remportait une nouvelle victoire. A l’époque où je le connus, M… Pacha était le plus jeune de ses collègues.
Sa femme lui avait donné trois filles, Zackija, Fahima et Soffia que l’on appelait familièrement Saf-Saf. Le jour où je fis dans cette maison ma première visite, Mme M… Pacha était encore alitée à la suite de ses dernières couches. Le bonheur du logis était à son comble. Un fils était né — qui d’ailleurs ne vécut que peu de mois.