Mon mari venait d’être nommé, provisoirement, chef de service dans un hôpital d’Alexandrie, mais n’étant pas sûr du poste et à cause des grandes dépenses d’une installation, il avait préféré me laisser au Caire. Combien ces quelques mois me parurent longs !…

J’avais heureusement ma fidèle Émilie, dont la gaîté ne se démentit pas un instant durant ces tristes jours. Tout amusait cette âme puérile qui, de l’exil, ne voyait guère que le côté pittoresque et le milieu nouveau. Émilie mangeait sans dégoût des ratatouilles innommables, et buvait au verre commun des esclaves et des négresses une eau bourbeuse, dont la vue seule soulevait le cœur. Elle s’accoutumait à demeurer assise sur les nattes et à travailler dans cette posture. Sa chair rude ne souffrait plus des piqûres des insectes et le cri des corbeaux ne troublait plus son sommeil. Je connus, par cela, qu’elle était plus près que moi de la simple nature et je l’enviai, car nos besoins font souvent la plus grande part de nos malheurs. Cette fille de la campagne devenait orientale par ses facultés d’assimilation, tandis qu’à me raidir dans mes souvenirs et dans mes habitudes, je souffrais chaque jour d’une façon plus violente.

XIII

L’hiver qui avait précédé mon arrivée au Caire marquait mes débuts dans la vie intellectuelle.

La mission égyptienne, dont mon mari faisait partie, était alors sous la direction de Charles Mismer, ancien officier de dragons qui avait troqué, un peu tard, l’épée contre la plume pour suivre avec passion les travaux de Littré et d’Auguste Comte, dont il était le disciple. M. Mismer avait usé de toute son influence pour empêcher notre mariage. Par principe, il était opposé aux unions mixtes et jugeait que les Égyptiens, confiés à sa garde et envoyés en France pour terminer leurs études, allaient de tous points contre les vues de leur gouvernement en prenant femme en pays étranger. Mais le mariage conclu, et du jour où il fut reçu chez nous, M. Mismer ne se souvint plus de son opposition et je devins par la suite son enfant gâtée.

Sa haute taille, sa barbe de fleuve et le timbre grave de sa voix, le rendaient très imposant. Il ne faisait rien d’ailleurs pour atténuer cette impression et trouvait au contraire un certain plaisir à jouer au dieu avec les naïfs jeunes gens qu’il traitait en infimes personnages.

Je commençai, moi aussi, par éprouver le sentiment général, mais je ne tardai pas à comprendre que le Jupiter tonnant de la mission ne me traitait point en ennemie, et de me sentir en confiance, je devins plus brave et tâchai de conquérir ce cœur, qui s’était montré si farouche.

J’y parvins si bien, que, dès notre arrivée à Paris où mon mari passait ses derniers examens de doctorat et sa thèse, la maison du directeur devint la nôtre.

Nous fûmes, pendant tout l’hiver, les hôtes assidus des dîners du dimanche. Ces dîners étaient d’une simplicité charmante. Dix convives en tout et quelques amis arrivaient pour le thé, que servait Mlle Caroline, la sœur du maître de la maison, qui me témoigna tout de suite une réelle amitié.

Ils occupaient, rue de Lille, un coquet petit entresol, tout rempli de souvenirs exotiques que Mismer avait rapportés de ses nombreux voyages à travers le monde.