Depuis, j’ai rencontré à Tantah une autre Française, remarquablement jolie et épouse d’un avocat musulman. Celle-là aussi avait abjuré la foi chrétienne, renoncé aux coutumes du sol natal, et pris le voile des mahométanes. Comme Seddia, elle se disait fille de commerçants, et j’ai su plus tard que son mari l’avait ramassée dans une maison borgne de Lyon…

Que des Orientales d’autrefois aient accepté de se voiler le visage, de se laisser mener par les eunuques comme un vulgaire troupeau, de manger à terre et d’obéir aux caprices du maître en toute occasion, c’est assez naturel. Elles sont nées dans ce pays et ont grandi sous cette loi. Une bonne musulmane répète avec le Coran que le paradis de la femme est aux pieds de son mari ! (sic).

Mais jamais une Française, ou toute autre Européenne élevée par une mère digne de ce nom, ne se soumettra à ce rôle qui ne saurait que l’avilir. Et elle aurait vite jugé et haï l’homme qui essayerait de la contraindre à déchoir. Aujourd’hui où tant de jeunes femmes et jeunes filles égyptiennes travaillent et cherchent à se montrer les égales des Européennes, en conquérant par l’étude leur indépendance, la conduite de Seddia semblerait encore plus méprisable.

Toutes ces réflexions, comme on le pense, ne me vinrent pas au moment où je connus Setti Seddia. J’acceptai cette histoire, comme une innocente que j’étais. Et j’y allai même de ma petite larme tant elle sut m’apitoyer. Je croyais, en l’écoutant, entendre le récit émouvant et mystérieux de quelque conte du moyen âge… L’émir Azor, enlevant la jeune Elmire et la couvrant de fers… en or !… Comment garder rancune à cette exquise renégate qui parlait de la sainte Vierge avec des yeux embués de pleurs, et qui, sur son corps de courtisane égyptienne, plus lisse qu’un fruit et plus odorant qu’une fleur, cachait un scapulaire crasseux, qu’elle faisait prendre aux infidèles pour une amulette de sainte Zénab…

Au fond, je ne demandais qu’à croire cette femme dont la société me devint très vite indispensable, tant elle mit de complaisance et de tact dans nos rapports ; nous arrivâmes ainsi à une sorte d’amitié qui ne se démentit point jusqu’à sa mort.

Il faut avoir connu la détresse d’un pareil exil, avoir souffert jusqu’au désespoir de cette différence absolue des mœurs et du langage existant en ce monde nouveau et moi, enfant de dix-sept ans, pour comprendre l’aide inattendue et si efficace que me fut la venue de cette étrange compatriote. Par elle, je connus mille détails de la vie égyptienne qui m’échappaient.

C’est ainsi que, grâce à cette nouvelle amie, je pus éviter désormais les innombrables inadvertances qui, vingt fois le jour, me faisaient commettre des actes répréhensibles aux yeux de ce peuple dont j’étais entourée, comme de présenter un bébé devant une glace, de passer à gauche d’une bougie allumée, de complimenter une jeune mère sur la beauté de son nouveau-né ; autant de crimes qui m’attiraient l’antipathie des gens sans que je pusse deviner la faute que je venais de commettre, tandis que, pour eux, mon ignorance était la cause de continuelles frayeurs…

Grâce à Seddia, je pus enfin parvenir à me faire comprendre, sans avoir recours aux mimiques ridicules qui, les premiers jours, avaient été ma seule ressource. Un jour, dans l’impossibilité absolue où je me trouvais d’avaler la nourriture extraordinaire que l’on me servait, je demandai un œuf. J’essayai de le dessiner ; peine perdue… Alors, j’eus un trait d’audace et risquant de me rendre grotesque pour toujours, je m’accroupis dans un coin de la pièce et j’imitai le gloussement de la poule qui pond. Cela réussit au delà de tout espoir. Après un accès de fou rire assez naturel, Azma ordonna aux négresses de me faire cuire des œufs et je pus dîner !…

Une autre fois, c’était l’après-midi, j’avais très faim, et je réclamai un peu de pain et de lait. Il me fut absolument impossible de me faire entendre.

Quand Seddia fut venue, je ne tardai pas à apprendre quantité de mots. En un mois, je pus arriver à m’expliquer presque couramment.