Je continuais de la regarder, un peu interdite, ne trouvant pas une parole. C’est une des particularités de la jeunesse de ne pouvoir cacher ses sentiments ni ses répulsions… Cette créature m’inspirait une grande curiosité et un peu de dégoût. J’aurais voulu ne montrer ni l’un ni l’autre et, malgré moi, je laissais si bien deviner les pensées qui m’agitaient, qu’elle les comprit.
Alors, se faisant très douce, très simple, elle s’assit près de moi et, d’un trait, me raconta son histoire.
Elle s’était appelée Jeanne autrefois, du temps où j’étais moi-même une toute petite fille.
Ses parents avaient un modeste magasin de parfumerie, dans une vieille rue avoisinant le boulevard Saint-Martin.
La guerre était venue, amenant la ruine de la famille. Le père mort, la mère à demi infirme fut transportée à l’hospice et elle, la jeune fille, ne sachant que devenir, acceptait un emploi de seconde main dans un atelier de fleurs artificielles.
Un matin, en se rendant au travail, la belle Jeanne fut suivie par un garçon séduisant, un peu timide, dont le teint bronzé ne l’effraya point. Ils s’aimèrent ; et quelques semaines plus tard, Salem-Mohamed, étudiant en droit, ayant passé sa thèse et terminé son congé, emmenait en Égypte la fleuriste, qui ne s’était fait prier que juste le temps de se faire désirer davantage.
Il l’épousa au Caire, devant le cadi ; mais bientôt, las de sa nouvelle conquête, il ne tarda guère à s’en détacher complètement. L’ennui de n’avoir pas d’enfants, la crainte de se voir déshériter par son père le décidèrent à la répudiation. Jeanne, frivole et paresseuse, ayant tout de suite renoncé à ses habitudes européennes, ne songea pas à lutter pour conserver ce cœur qui, sitôt, s’était retiré du sien… Pour elle, l’horreur du travail et l’amour du bien-être dominaient le reste. Elle s’était laissé instruire sans conviction comme sans regrets, dans la religion de Mahomet, pour plaire à son entourage et maintenant, répudiée, loin du pays natal et livrée à ses seules ressources, elle n’avait trouvé qu’un moyen pour continuer à vivre sa vie d’oiseau inutile et gracieux : flatter ces gens, leur devenir nécessaire et, en leur donnant un peu de plaisir, se faire tout doucement entretenir par eux.
Les femmes musulmanes, qui la protégeaient, étaient toutes parfaitement convaincues de la sincérité de sa conversion. Comment douter d’une personne qui se voile devant les hommes avec plus de rapidité qu’une Orientale, surtout quand cette personne parle votre langue, accepte tous vos usages, emploie jusqu’à vos plus familières expressions ? La Parisienne, qui avait troqué son nom de Jeanne contre celui de Seddia, jurait par Allah et par le prophète vingt fois par jour… Elle mangeait avec ses doigts et se mouchait de même, très simplement… Deux fois par mois, elle livrait à l’épileuse son corps charmant ; et frottée d’huile précieuse, parfumée d’essences rares, elle ne craignait point d’accueillir les maris de ses amies, quand une circonstance malencontreuse forçait ces maris à demeurer seuls au logis pendant les visites de Seddia. Car, si elle se voilait pudiquement dans la rue et devant les hommes étrangers, cette créature insidieuse avait su prendre dans les familles une telle place qu’elle était partout considérée comme chez elle. On la consultait sur tous les points. Elle était de toutes les fêtes et de tous les deuils, ayant sa place marquée dans chaque demeure où s’accomplissait un événement capable de lui permettre un indéterminable séjour.
Pour mieux affirmer la nécessité de sa présence, elle donnait de vagues leçons de mandoline et de travaux manuels, ne dédaignant point parfois de mêler sa voix, assez jolie d’ailleurs, à celle des femmes indigènes, dans les concerts improvisés où les plus grands succès étaient pour elle. Comme je m’étonnais un jour qu’elle n’eût pas songé plus tôt à donner des leçons de français, elle m’avoua qu’elle ne se sentait pas assez forte dans notre langue, pour entreprendre une telle tâche. J’appris depuis qu’elle savait à peine écrire son nom, et je pensai que le magasin de parfumerie n’avait sans doute jamais existé que dans son imagination.
Peut-être cette malheureuse femme m’avait-elle menti de tous points dans son histoire, et son mari l’avait-il connue dans quelque bal de barrière ?