Ce sont deux existences différentes, voilà tout.
Quelques jours après mon arrivée, Alima Tawouila vint un soir dans ma chambre, où elle continuait à pénétrer, malgré ma défense, à toute heure de jour et de nuit.
Vainement, j’avais épinglé du haut en bas les rideaux formant portières, je ne pouvais parvenir à être seule chez moi. Je m’étais plainte à Azma. Peine perdue ! On ne comprenait pas.
— Maaleche !… (ça ne fait rien), disait-elle.
— Viens vite, madame, il y a quelqu’un.
Je refusai énergiquement de me déranger. La petite exhibition quotidienne commençait à m’exaspérer, et je m’étais promis de ne plus quitter mon appartement quand il y aurait des étrangères.
La négresse, devant mon attitude résolue, s’éloigna en maugréant, et revint presque aussitôt, accompagnée d’une femme que je ne connaissais pas.
Cette femme portait le costume du pays, mais son voile en retombant sur ses épaules, son yechmack détaché, découvrait une tête si peu orientale, que je ne fus presque pas surprise en l’entendant me dire avec le plus pur accent faubourien :
— Excusez-moi, madame, je suis Française comme vous, et j’ai tenu à venir vous saluer.
Française !… elle était Française et portait ce costume… Et du pays où nous étions, elle n’avait pas seulement la robe de soie voyante, fendue sur la poitrine, les babouches de soie rouge, le voile et le mouchoir recouvrant ses courtes nattes brunes, mais elle montrait encore le visage luisant que donne l’épilation, les sourcils peints et rejoints en barre au-dessus du front, les doigts et les paumes des mains rouges de henné, la taille roulante sans corset, toute l’attitude enfin d’une femme orientale, très coquette, plus près de la courtisane que de la mère de famille. Un énorme bouquet de jasmin était posé entre ses seins et, à part l’arome violent de ces fleurs, il se dégageait encore du corps de cette femme un parfum étrange, fait de musc, de roses et d’un je ne sais quoi insaisissable et troublant, qui grisait et soulevait le cœur tout à la fois.