Point de massifs ni de corbeilles, mais des rosiers, des œillets, des giroflées poussant dru, sans émondage, et parmi les fleurs, des arbres fruitiers : pêchers grêles, abricotiers nains, amandiers rachitiques, que l’on était surpris de trouver à cette place.
Les orangers et les mandariniers dominaient, mais comme, à cette époque, ils n’avaient plus ni fleurs ni fruits, et que leurs feuilles disparaissaient sous une épaisse couche de poussière, leur aspect n’était pas très séduisant.
Ce qui me surprit surtout, ce fut l’absence totale de grands arbres. A part la treille, si chère à toute famille égyptienne qui possède un lopin de terre, impossible de trouver le moindre coin d’ombre en ce jardin. J’ai su, depuis, que les indigènes préfèrent la chaleur, le jour, le soleil, à tout. Pour eux l’arbre séculaire, l’arbre considéré par nous à l’égal d’un vieil ami, est en abomination. Ils l’accusent de toutes sortes de méfaits et lui imputent de mauvaises influences.
En réalité, l’arbre tant décrié paraît surtout redoutable au cultivateur, parce qu’il lui semble devoir porter atteinte à ses récoltes.
Le Nil et les canaux qui en dérivent entretiennent une constante humidité dans les terres et le grand soleil est nécessaire ici, sans doute, plus qu’ailleurs.
Cette crainte du Fellah n’a pas tardé à dégénérer en superstition, et l’arbre qui peut s’épanouir en diminuant le rendement des cultures est censé apporter, sous son ombre, toutes les disgrâces et ouvrir la porte à toutes les maladies. De là l’horreur, en ce pays, de ce qui fait à la fois le charme et la gloire de nos propriétés européennes.
XIV
La maison de R… Pacha se composait, comme tout logis musulman, des appartements du maître, situés à gauche du principal corps de logis et du harem, qui, par un arrangement spécial, se trouvait au rez-de-chaussée au lieu du premier étage et séparé du Mandara par un simple corridor.
L’eunuque battit des mains par trois fois, une esclave parut.
On m’introduisit dans un salon dont les portes étaient encombrées des babouches et savates traditionnelles. Ce salon différait bien peu de ceux que j’avais vus jusque-là. Même tapis européen à grandes fleurs éclatantes, mêmes divans très hauts, très incommodes, capitonnés lourdement et recouverts de soie rouge à fleurs d’or, mêmes housses de cotonnade blanche sur les sièges et les dossiers, mêmes tabourets à pieds dorés et mêmes petites tables volantes, recouvertes de filets brodés et supportant les mêmes horribles cendriers de faïence coloriée, semblables chez tout le monde, les mêmes porte-allumettes toujours garnis. Aux fenêtres, des rideaux de soie. Entre les fenêtres, l’éternelle console dorée, assortie aux tables massives, sur lesquelles étaient posés les candélabres d’argent. Ces tables étaient surchargées de photographies. Sur un des divans, une grande femme maigre se tenait assise à la turque, les jambes repliées sous elle…