Je l’avais d’abord prise pour une esclave, mais, à la façon dont elle m’invita à me rapprocher, au geste d’autorité souveraine dont elle me tendit la main et m’indiqua ensuite le siège où je devais prendre place, je compris que j’étais devant la femme du ministre… Sur son ordre, deux esclaves blanches s’étaient avancées : l’une me débarrassa de mon ombrelle, l’autre me poussa aimablement dans un fauteuil si vaste, que j’y disparaissais. Trois autres femmes accroupies à terre, humbles visiteuses sans doute, s’étaient levées et vinrent me baiser la main.

Mme R… Pacha était vêtue d’une simple galabieh de percale à fleurs, serrée à la taille par une ceinture de métal doré, surmontée d’une énorme boucle en pierres précieuses, dont la richesse s’alliait mal à cette robe de servante. Ses cheveux disparaissaient sous le mouchoir de gaze frangé de laine, et vraiment, dans ce costume, avec ses deux nattes tombant piteusement sur son dos de quinquagénaire, ses pieds déchaussés, la dame n’avait pas grand air… Mais sitôt qu’elle parlait, on reconnaissait la femme de bonne maison, peu soucieuse de plaire aux autres, la Turque omnipotente, faite au commandement par de longues années de puissance.

D’ailleurs, si j’avais pu conserver un doute sur son rang, la quantité de bijoux dont elle était parée me l’eût ôté immédiatement. Des boucles d’oreille en diamant pendaient à ses oreilles, d’énormes bagues ornaient ses doigts, un collier de perles de l’orient le plus pur s’enroulait autour de son cou. Tout cela ne faisait qu’ajouter une note barbare à son costume plus que modeste.

La conversation fut particulièrement pénible entre nous.

J’étais alors d’une timidité maladive, qui m’enlevait tous mes moyens. Ma grande jeunesse, mon isolement, me rendaient méfiante à l’égard des autres et surtout de moi-même. La crainte de paraître hardie me faisait devenir parfois stupide. Je le sentais et en souffrais cruellement. La difficulté de m’exprimer dans une langue que je connaissais si mal encore doublait mon angoisse. Si je rencontrais des femmes indulgentes ou un peu expansives, cela allait tout seul. Mais sitôt que je voyais certaines figures compassées, sitôt que je devinais l’examen sévère dont chacun de mes gestes était l’objet, devant le secret mépris que me valait mon titre de chrétienne dans les milieux fanatiques, une angoisse sans nom m’oppressait… C’était fini, je perdais pied et n’aspirais plus qu’à prendre la porte.

Cela a duré bien des années et compliqué de façon malheureuse mes débuts dans le monde musulman.

Ce qui achevait mon trouble, c’était d’entendre parler autour de moi cette langue turque à laquelle je ne comprenais goutte. Et comme à plaisir, à mesure que je parvenais à m’expliquer un peu en arabe, ces dames semblaient ignorer que le turc m’était complètement inconnu. Je devinais que l’on échangeait sur mon compte mille réflexions peu obligeantes. Et de plus en plus je me sentais étrangère, séparée à jamais de ce monde, qui, pour moi, continuerait à demeurer fermé, malgré tous mes efforts pour y pénétrer. L’âme orientale est insondable sous son apparence bénévole ; il faudra des siècles pour que la nôtre puisse sans heurt fusionner avec elle.

Après quelques instants qui me parurent des années, une esclave blanche apporta le café, avec des verres de sirop, servis à la mode turque dans des récipients de porcelaine opaque à forme de puits, et surmontés d’un couvercle d’argent. Après qu’on avait bu, une seconde esclave passait aux visiteuses une serviette brodée d’or et chacune s’y essuyait les lèvres à tour de rôle. Le café donnait lieu à toute une cérémonie. Une première esclave apportait une sorte d’encensoir en argent, garni de braise ardente à l’intérieur. Sur cette braise on posait le canaque[16] d’eau bouillante, puis une seconde esclave y versait le moka réduit en poudre impalpable. Enfin une troisième tenait un plateau, sur lequel étaient rangés les Fanaghils en forme de coquetier. On versait le café fumant et la personne chargée du plateau présentait les tasses à chacun. Tout cela s’accomplissait pieusement comme un rite…

[16] Petite cafetière.

Tandis que je me brûlais en essayant d’avaler mon café trop chaud, l’eunuque qui m’avait amenée, parut dans l’encadrement de la porte. Le pacha, prévenu de ma visite, me faisait demander au Mandara.