Après force salutations de part et d’autre, je pris congé, et me rendis chez le ministre.

Tout petit, le nez légèrement crochu, la barbe et les cheveux d’un blanc de neige, le Président du Conseil avait bien plutôt l’air d’un paisible commerçant israélite du Mowstky, que du premier homme politique de son pays.

J’ai su plus tard que mon jugement était assez juste ; les grands-parents de R… Pacha passaient pour des négociants juifs convertis à l’islamisme quelques années plus tôt.

Quoi qu’il en fût, le grand émoi que j’avais eu de me trouver en présence du Président du Conseil disparut comme par enchantement aux premières paroles qu’il m’adressa. Il me mit tout de suite à l’aise et se montra si paternel avec moi que d’autres, moins naïves, se fussent trompées comme moi sur la sincérité de cet accueil.

A Paris, tout l’hiver, j’avais rencontré ses fils régulièrement chaque dimanche aux dîners de M. Mismer. Le plus jeune, Hussein, achevait alors ses études dans un pensionnat et se retirait après le repas ; mais l’aîné, Mahmoud, qui préparait sa licence, partait avec nous, et nous étions chargés, mon mari et moi, de le reconduire jusqu’au boulevard Saint-Germain où il demeurait non loin de là.

— Comme cela, disait en riant M. Mismer, je serai sûr qu’il n’ira pas faire l’école buissonnière… Je le connais, une fois la porte fermée sur lui, jamais il n’oserait demander le cordon au concierge pour ressortir.

Il faut dire que le ministre avait chargé M. Mismer de veiller sur ses enfants durant le cours de leurs études en France. Je rappelai ces souvenirs au ministre qui parut trouver la chose fort amusante. L’idée que son fils aîné ait pu être placé sous la sauvegarde d’une femme de dix-sept ans lui semblait tout à fait drôle. Aussi, pour me remercier de ma surveillance, me promit-il d’aider de tous ses moyens à l’établissement rapide de mon mari. R… Pacha était alors tout-puissant ; un mot de lui était un ordre et nul doute que, s’il l’eût voulu, notre avenir eût été immédiatement assuré. Tout se borna à des promesses.

Mais rien n’égale la façon dont il s’acquitta envers ce pauvre Mismer qui lui, vraiment, s’était donné une peine très grande pour les enfants du pacha. Pendant des années, non content d’être leur correspondant à Paris, il s’occupa de pétrir leurs jeunes âmes, essayant de faire des petits ignorants qu’ils étaient, de jeunes hommes instruits et bien élevés. Il leur inculqua avec de hauts principes de morale, les premiers éléments d’une culture supérieure, descendant pour eux aux plus infimes détails, les traitant en fils aimés et ne bornant point sa tutelle aux vagues recommandations d’usage. Sa maison leur était ouverte à toute heure ; et cet homme froid, dont l’aspect tout d’abord en imposait aux indifférents, sut trouver pour les étrangers qui lui étaient confiés de véritables trésors de tendresse.

Peine perdue !… Quand le gouvernement égyptien crut devoir remercier M. Mismer et lui retirer jusqu’aux bénéfices auxquels de nombreuses années de dévouement lui donnaient droit, et qu’il jugea pouvoir faire appel à la puissance de son ami le pacha, celui-ci répondit par une lettre pleine de sagesse. Il engageait M. Mismer à se soumettre au sort, si injuste fût-il — ne sommes-nous pas tous dans la main d’Allah ?… — Et pour ajouter à la délicieuse ironie de son conseil, le ministre envoyait à la victime de son gouvernement un petit tableau arabe joliment encadré et représentant en dessins magnifiques une phrase du Coran disant à peu près : Les biens des hommes sont passagers et le véritable serviteur de Dieu accepte du même cœur la misère et la fortune !…

J’ai cité ce fait parce qu’il me paraît admirablement dépeindre certaines âmes orientales, qui, même dans les actes les plus vils, gardent une apparence de noblesse et forcent pour ainsi dire les êtres simples ou seulement impuissants, à remercier pour des semblants de bienfaits, souvent pires que des injures.