Au palais où je me trouvais, le chef eunuque se nommait Béchir-Aga. C’est une des plus franches canailles qu’il m’ait été donné de rencontrer dans le monde. Vieux déjà à l’époque où je le connus, il avait une face simiesque trouée de petits yeux clignotants, une bouche édentée dont les lèvres et le menton glabre achevaient d’accentuer la laideur, des cheveux crépus et blancs, des mains de chimpanzé et la voix ridicule des êtres de son état. Il était de petite taille, grêle, et sa peau de nègre avait pris, en vieillissant, une teinte d’ardoise malpropre.
« Mademoiselle » était Bavaroise. Elle portait gentiment le poids de sa charge, qui me sembla tout d’abord incompatible avec son extrême jeunesse. Grande, blonde, les joues délicatement rosées, elle me parut plus gracieuse que jolie, surtout séduisante par une simplicité assez rare chez les institutrices de harem, qui, toutes, se croient obligées de prendre des attitudes protocolaires.
Malgré sa nationalité étrangère, « Mademoiselle » parlait fort bien le français et l’anglais, sans aucun accent. Je vis, par la suite, qu’elle entendait de même le turc et l’arabe et j’en conçus pour elle une grande admiration. C’est à peine si j’ose écrire que je ne sus jamais le nom de cette jeune fille que je fréquentai pourtant pendant six longs mois. Ce seul mot « Mademoiselle », qui sert dans les palais à désigner la personne de son emploi, semblait si bien suffire et tout le monde l’employait de telle sorte, que je n’eus jamais le courage de lui demander comment elle s’appelait réellement. J’aurais cependant souhaité le savoir. Elle fut bonne et accueillante pour moi et essaya de son mieux de rompre la glace qui devait éternellement demeurer entre la princesse mère et moi. Si elle ne réussit point, il n’y eut aucunement de sa faute.
Ce matin-là, « Mademoiselle » portait une robe blanche dont le corsage très transparent découvrait la gorge et les épaules délicieusement rondes. Un gros bouquet de roses s’épanouissait à sa ceinture et, à chacun de ses doigts, une turquoise s’étalait formant un chapelet bleu quand elle étendait ses deux mains. Elle me parut souverainement élégante et satisfaite d’elle-même. Les petites institutrices pauvres et mal payées que j’avais vues chez mes amies de province ne ressemblaient guère à cette Allemande souriante et grasse, que l’on eût prise pour la fée omnipotente de ce palais, où chacun paraissait lui faire fête.
En quelques phrases, « Mademoiselle » me fit comprendre qu’elle était au courant de ma situation et connaissait mon embarras. A ma grande surprise, je retrouvais dans ses paroles, sinon le texte, du moins le sens des mots que le cocher m’avait glissés charitablement tout à l’heure. Pour cette jeune fille comme pour lui, les princes, décidément, n’étaient point tout à fait les êtres exceptionnels que j’avais cru… Sous son apparence de vierge wagnérienne, « Mademoiselle » était une petite personne pratique et sensée, qui, depuis longtemps, avait jugé ceux chez qui elle vivait. Elle donnait ses soins et son temps à la fille du prince en échange de quelques guinées, mais rien de son cœur paisible n’allait à ces gens qu’elle méprisait.
Depuis deux ans qu’elle était au palais, ses yeux avaient contemplé trop de choses étranges, ses oreilles avaient entendu trop de paroles inoubliables pour que, du coup, toutes les illusions qu’elle avait pu apporter en cette maison ne fussent parties. Comme tant d’autres, « Mademoiselle » était entrée pure de corps et d’esprit en cette famille, où, sans doute, on avait promis aux siens de la protéger et de la conduire. Plus heureuse que la plupart de ses semblables, elle demeurait vierge, mais son âme d’enfant et son cœur de jeune fille avaient perdu leur belle fleur d’innocence. Non seulement il ne lui restait plus rien à apprendre des réalités de la vie, mais elle possédait une science heureusement ignorée du plus grand nombre des femmes européennes — je parle des honnêtes femmes. — Elle en arriva à me confier son dégoût, l’écœurement profond qu’elle éprouvait à présent à se montrer aimable quand elle haïssait tout le monde autour d’elle pour les affronts subis et les complaisances forcément accordées, mais le sort l’avait fait naître pauvre !… très pauvre ! aînée de neuf enfants, elle était leur unique appui après la mère, dont le travail suffisait à peine à nourrir cette nichée. Le pain toujours dur à gagner sur cette terre de Prusse… Ici, en Égypte, elle était comblée. Partir, c’était la ruine, la lutte nouvelle vers l’inconnu et vers la pauvreté. Elle restait…
La porte s’ouvrit. Une vieille esclave s’avança et dit quelques mots à l’institutrice qui les traduisit. La princesse ayant terminé son bain, venait de passer à table et m’invitait à l’y rejoindre.
Je vis une salle immense aux plafonds ornés de dorures magnifiques. Aux fenêtres, de lourds rideaux de brocart rouge et or. Une longue table tenait toute la pièce. Sur cette table, du linge et des cristaux aux armes du prince ; mais, hormis le couvert d’argent massif posé à chaque place, pas un bibelot, pas un objet, pas une fleur. Point de carafes, mais, de loin en loin, une simple gargoulette de terre, telle que j’en voyais partout depuis mon arrivée dans le pays.
La princesse était assise à la table. On m’indiqua la chaise placée à sa droite, et, comme je demeurais un peu interdite, Sta-Abouha, qui m’avait suivie, me dit dans son français savoureux :
— « Assis-vous ! »