Comme si elle n’eût attendu que cette invite, « mademoiselle » parut aussitôt.

Je sus par Sta-Abouha qu’elle était l’institutrice de la petite princesse.

Aujourd’hui, les princes et les princesses, secouant le lourd suaire des préjugés ancestraux, renoncent volontiers à leur existence de satrapes, pour affronter les difficultés des voyages à travers l’Europe. Voiles, habaras et tarbouches vont se retrouver de compagnie au fond d’un coffre, en rade de Naples, de Venise ou de Marseille, pour être pieusement repris au retour. Leurs possesseurs, délivrés de toute marque musulmane, prennent leur essor vers des destinées nouvelles et des plaisirs inconnus. Mais, revenus au Caire, ils n’ont pas tout oublié de ces voyages ! Chaque année, insensiblement, un peu de la vieille couche traditionnelle se détache et, palpitante au fond des âmes qui s’éveillent, l’idée moderne triomphante surgit. Dans peu de temps, les mères nouvelles pourront, comme les autres, avoir besoin de professeurs et de gouvernantes, mais ces mercenaires n’auront plus rien à apprendre à leurs enfants qu’elles ne sachent déjà elles-mêmes. L’institutrice n’est même plus aujourd’hui qu’une aide parmi tant d’autres, ne comptant guère plus qu’une femme de chambre ou un chef européen.

A l’époque où se passe ce récit, il en était tout autrement. Les princesses étaient presque toutes des esclaves, épousées après une ou plusieurs maternités clandestines. Leur ignorance n’avait d’égal que leur immense orgueil. Pour une princesse vraiment noble et issue de race vice-royale, on en comptait cent, achetées sur les marchés de Tiflis ou de Stamboul. Ces femmes, malgré leur répugnance, devaient se courber devant la volonté du maître, le jour où le sort les faisait mères de princes. Il fallait à leurs fils une éducation toute différente de la leur. Les institutrices étaient appelées d’Europe et leur science ne se bornait point à apprendre aux petits princes les langues européennes et quelques notions des sciences. Une éducation complète était nécessaire à ces êtres dont, pour la plupart, les mères ne savaient pas lire et ne connaissaient rien du monde, ce monde qui, pour elles, finissait aux portes d’airain de la cour.

L’institutrice devenait, de ce fait, une manière de divinité. C’est à elle qu’incombait le soin de recevoir, avec la princesse, les visiteuses de marque appartenant au personnel des ambassades ou de la finance. C’était elle qui traduisait la conversation, offrait les sièges, reconduisait… Elle qui rendait les visites aux lieu et place de ses maîtres, elle encore qui rédigeait la correspondance européenne, réglait les fournisseurs, faisait les achats. De ce fait, elle devenait une puissance avec laquelle il fallait compter et dont la protection s’imposait dans l’entourage des princes. Seul, le chef eunuque pouvait lutter d’autorité avec elle et, si la bonne entente ne régnait pas entre eux deux, le procès de l’institutrice était bien perdu d’avance. Elle pouvait préparer ses malles et quitter le palais. Toujours, l’eunuque était le plus fort.

Rien ne saurait donner une idée de l’autorité exercée dans un palais oriental par le chef eunuque.

Avec cette affectation servile qui portait les princes à imiter en tout le sérail du sultan dans l’organisation de leur demeure, l’eunuque s’auréolait d’une grandeur incomparable. Il était le confident du maître et le favori des femmes qui le redoutaient et le chérissaient tout à la fois.

Dispensateur de toutes grâces, il prenait, aux yeux des esclaves dont le sort reposait entre ses mains, une figure terrible, et pas une n’eût osé se soustraire à ses ordres, même les plus saugrenus.

Les princesses, connaissant son influence, le ménageaient et s’en servaient pour leurs intérêts personnels. Souvent, d’ailleurs, il se montrait plus leur serviteur que celui du prince ; secourable à leur faiblesse, docile à leurs caprices, il réalisait à les satisfaire de si évidents bénéfices, que l’intérêt ou l’honneur du mari ou du père lui semblaient de bien peu de poids devant les avantages que lui offrait la protection des femmes, seules susceptibles de l’aider à établir sa fortune personnelle.

Tous les eunuques qui ont vécu sous le règne d’Ismaïl furent libérés et sont morts millionnaires.