Combien de temps dura l’attente ?… Une, deux heures, peut-être… Je ne savais plus… Insensiblement, la faim, la chaleur, l’émotion m’amenaient à un point d’abattement qui ne me laissait plus maîtresse de mes pauvres nerfs, tendus à se rompre. Ce silence de tombe, cette ombre épaisse et le voisinage de l’être bizarre qui m’observait sans prononcer une parole, faisaient, pour l’instant, de ce palais inconnu, une demeure d’épouvante dont j’aurais souhaité m’enfuir tout de suite.
Si l’exactitude est la politesse des rois, elle n’est point celle des princesses orientales. Malgré que je fusse, ce jour-là, l’invitée de la princesse S…, elle jugea bon de me faire languir près d’une matinée, avant que d’être introduite en sa présence… Cependant, je ne demeurai point si longtemps seule.
D’abord, ce fut comme une apparition de légende.
Dans l’encadrement de la porte-fenêtre, brusquement ouverte, deux ravissantes figures s’étaient montrées. L’une, toute blonde, frêle, au pur profil de gravure anglaise, l’autre presque mulâtresse, les yeux immenses, les lèvres saignantes de vie, les cheveux noirs et crépus et, dans toute sa physionomie de sauvagesse rieuse et folle, un je ne sais quoi d’attirant qui prenait les cœurs.
Elles avancèrent dans la pièce. C’étaient deux fillettes jumelles d’âge, sinon de race, élevées et grandies côte à côte dans ce palais de mystère. Mais, tandis que la blanche Aldaat-Maas, pâle fleur de Circassie, avait été vendue et amenée de Stamboul pour le service du prince, Sta-Abouha, purement égyptienne, restait là libre, fille d’un ouvrier cairote, poussée au hasard parmi les grands, dont elle amusait le caprice.
Sta-Abouha !… rien qu’à écrire ce nom, une émotion m’étreint. Après tant d’années, je revois le cher visage au teint sombre, le regard lumineux qui, si souvent, m’enveloppa ; j’entends la pauvre voix pour toujours éteinte, voix chaude et caressante comme un chant d’oiseau !… Je revois la créature exquise, pétulante comme une chatto[17] de mon pays de Provence, ou rêveuse comme une de ses sœurs des bords du Nil, jamais pareille en ses transformations multiples, et cependant toujours charmante.
[17] En Provençal, la chatto est une jeune fille.
J’ai longuement narré la vie et la mort de Sta-Abouha, dans un de mes livres, le Prince Mourad, et ceux qui ont parcouru mon œuvre ont bien voulu dire que cette enfant était le type le mieux réussi de toutes mes héroïnes. C’est que, seule entre toutes, elle fut vivante !… et qu’à part sa fin lamentable dont je ne pouvais me décider à peindre l’horreur, tout ce que j’ai écrit d’elle est rigoureusement vrai.
Ce fut elle qui, de son rire de tourterelle, chassa les fantômes dont, pour moi, se peuplait cette salle. Elle vint à moi, la main tendue, le sourire aux lèvres, et, dans un français un peu barbare, s’appliqua à distraire ma solitude et mon impatience.
La princesse était au bain et ce bain était long !… Il fallait attendre encore un peu, oh ! très peu ! car maintenant, la princesse prévenue, n’allait pas tarder à me faire appeler auprès d’elle… D’ailleurs, « mademoiselle » allait venir.